En opposition à la loi sur la Cour suprême polonaise entrée en vigueur mardi, des milliers de manifestants se sont rassemblés pour protéger les magistrats démis de leurs fonctions par le parti ultraconservateur au pouvoir. Une loi également contestée par la Commission européenne.

D’ordinaire, il n’y a personne devant le siège de la Cour suprême à Varsovie à 8 heures du matin. Mais ce mercredi, quand sa présidente, Malgorzata Gersdorf, y arrive, quelque 3 000 personnes l’attendent, scandant les slogans «Vous êtes inamovibles», «Constitution», «Liberté, égalité et solidarité» et «Tribunaux et juges libres». Certains ont passé la nuit devant le bâtiment. La veille, ils étaient 4 000 pour manifester leur soutien aux 27 juges poussés à la retraite par une nouvelle loi du gouvernement ultraconservateur, qui abaisse l’âge de départ de 70 à 65 ans.

Dans une ambiance calme, les manifestations se tiennent depuis une semaine à côté de la Cour suprême où se trouve le monument des combattants de l’Insurrection de Varsovie, un lieu emblématique pour les Polonais. Munis de boucliers en carton et du texte de la Constitution, ils encadrent l’entrée de la Cour au cas où le pouvoir ne laisserait pas passer les juges censés avoir quitté leur poste. La présidente de la Cour refuse de cesser son mandat malgré la loi du PiS (Droit et Justice), parti ultraconservateur au pouvoir et qui a une large majorité au Parlement.

«Donner du courage aux juges»

Acclamée, Malgorzata Gersdorf déclare : «J’espère que l’Etat de droit sera rétabli en Pologne. Les valeurs inscrites dans la Constitution [comme la durée de son mandat inamovible, ndlr] sont les plus importantes. Il faut nous battre pour elles.»

Marcin Skubiszewski, fondateur de l’Observatoire électoral en Pologne, une organisation civile indépendante : «Tant que les juges agiront de manière juste, on aura encore un Etat de droit en PologneLes lois passées par le PiS accentuent l’érosion de l’indépendance judiciaire mais je crois encore dans l’honnêteté des juges.» Et d’ajouter : «C’est pour cela je suis là, pour donner du courage aux juges. Ils sont le dernier espoir pour nous.»

Le déclenchement par la Commission européenne en décembre, pour la première fois de l’histoire, du redouté article 7 du traité de Lisbonne pour «risque clair de violation grave par un Etat membre des valeurs européennes» n’a guère bousculé le régime polonais.

Dans la foule, Jan Rycerski, architecte, assure : «L’Union Européenne peut encore nous venir en aide. Mais elle est en train de se défaire. Et le PiS n’a peur de rien. Je crains que le parti ne reste au pouvoir encore un bon moment.» Son épouse ajoute : «Il y a des tendances populistes dans le monde qui veulent sa désunion malheureusement.»

Défiance au Parlement européen

Beaucoup de manifestants se disent inquiets et pessimistes sur l’avenir de leur pays. «L’année dernière, la réforme de la justice a fait descendre des dizaines de milliers de citoyens dans la rue. Maintenant, les Polonais sont fatigués et ne comprennent plus ce combat, toutes ces subtilités, déplore Joanna Olech, 62 ans, écrivaine. Le PiS paye ses électeurs à travers des politiques sociales.» En début de semaine, elle a manifesté devant le Parlement contre le durcissement de la loi sur l’avortement.

La défiance contre le gouvernement a rejailli à Strasbourg. Invité mercredi matin à s’exprimer devant le Parlement européen sur l’avenir de l’Europe, le Premier ministre polonais, Mateusz Morawiecki, s’est trouvé face à des eurodéputés arborant des panneaux «Tribunaux libres» et «Constitution» en polonais. Le président du groupe du Parti populaire européen (PPE), Manfred Weber a interpellé : «Pourquoi la télévision publique polonaise est-elle utilisée comme un canal de propagande ? Si le gouvernement ne fait pas respecter l’Etat de droit, l’Europe le fera.» Des propos qui détonnent avec la volonté du PPE d’intégrer le PiS dans ses rangs.

Morawiecki n’a pas apaisé les esprits : «Nous avons été déçus par l’attitude de la Commission européenne. Il n’est jamais bon qu’un Etat fier comme le nôtre reçoive des leçons. Cela crée de la polarisation.»

Nouvelle procédure d’infraction

Les tensions entre le gouvernement polonais et la Commission européenne se sont exacerbées ces dernières semaines. Après plusieurs visites en juin en Pologne, le vice-président de la Commission en charge de l’Etat de droit a lancé, le 2 juillet, une procédure d’infraction contre Varsovie sur la loi sur la Cour suprême. Ce n’est pas une première. De telles actions ont déjà été initiées contre la Pologne en 2017, d’abord contre la déforestation illégale de la forêt protégée de Bialowieza, dans l’est du pays, puis contre une réforme des tribunaux de droit commun.

Dans le cas de la Cour suprême, le gouvernement Morawiecki a un mois pour répondre à la Commission. S’il ne le fait pas, une nouvelle demande de réformes sera émise par Bruxelles, qui peut ensuite référer l’affaire devant la Cour de justice de l’UE.