Mardi, lors de l’hommage aux quatre policiers tués le 3 octobre, le chef de l’Etat a assumé la nécessité d’accentuer les moyens de la lutte républicaine contre la radicalisation et le terrorisme.

Christophe Castaner a le regard bas, à même le goudron, au milieu de la cour de la Préfecture de police de Paris (PP), dans un silence glacé par le crachin pénétrant. Installés en enfilade, derrière lui, la mine accablée, les membres du gouvernement regardent le ministre de l’intérieur épingler la médaille de la Légion d’honneur sur quatre coussins couleur de lin, disposés sur quatre cercueils recouverts du drapeau tricolore.

Aurélia Trifiro, Brice Le Mescam, Anthony Lancelot, Damien Ernest. Tous sont morts poignardés, le 3 octobre, par leur collègue de la PP, Mickaël Harpon, qui présentait des signes de radicalisation islamiste. Toute la République est là, ce mardi 8 octobre, pour leur rendre hommage : ses anciens présidents, François Hollande et Nicolas Sarkozy, ses ex-premiers ministres, Bernard Cazeneuve et Edith Cresson, les présidents de l’Assemblée nationale et du Sénat, Richard Ferrand (La République en marche) et Gérard Larcher (Les Républicains, LR).

Qui étaient les quatre victimes de l’attentat à la Préfecture de police ?

« Quatre Français sont tombés, (…) quatre policiers sont tombés », soupire au micro Emmanuel Macron, visage marqué, le costume bleu nuit perlé de gouttes de pluie, une immense figure de Marianne représentée dans le dos. Le pouvoir est sonné. Le pays s’inquiète. « Un terroriste a agi au sein d’un service antiterroriste », a rappelé, comme sidéré, le sénateur (LR) de Vendée Bruno Retailleau. Le chef de l’Etat se sait attendu au tournant, à un moment décisif de son quinquennat.

En arrivant à l’Elysée, en 2017, Emmanuel Macron avait anticipé l’importance des sujets régaliens. Lors de sa campagne, il s’était interrogé sur la radicalisation, le fait de « naître en France, être Français » et en même temps d’« haïr la France, détester ce qu’elle incarne, détester les personnes qui nous entourent et avec qui on a grandi, au point de vouloir les détruire ». « Le cœur du débat qui est posé à notre société, il faut le regarder en face, c’est l’islam », avait-il pointé lors d’un meeting à Montpellier, en octobre 2016.

Un discours de survie

Mais l’ex-ministre de l’économie n’a pas été élu sur une promesse d’ordre. Plutôt de bienveillance et de renouveau. Il a vanté « l’esprit de conquête » davantage qu’une promesse de protection. La France « que j’aime est ouverte », avait-il vanté.

« Macron a été élu sans avoir réfléchi à certaines questions. Il avait des réflexes, mais pas de réflexion », cingle un familier du pouvoir. « Depuis deux ans, nous sommes quelques-uns à se bagarrer pour que le communautarisme ne soit pas un angle mort de la Macronie, ajoute un député de la majorité. J’aurais préféré qu’on ne donne pas le sentiment d’être en réaction à un événement tragique. »

Au lendemain de la mort du gendarme Arnaud Beltrame, qui s’était substitué à l’otage d’un terroriste islamiste à Trèbes (Aude), en mars 2018, Emmanuel Macron pouvait célébrer une figure positive, celle du « héros ». Mais après l’attaque de la PP, il ne lui reste que les « dysfonctionnements » à déplorer, comme l’a reconnu M. Castaner.

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Mardi, le président de la République a donc prononcé un discours de survie. Pour la France, bien sûr, menacée par le « terrorisme islamiste », selon une expression qu’il a répétée à plusieurs reprises. Pour lui-même, aussi, cherchant à convaincre que sa mue serait définitivement opérée en matière de sécurité et de lutte contre le terrorisme.

« Idéologies mortifères »

Face à un « islam dévoyé et porteur de mort, qu’il nous revient d’éradiquer », M. Macron promet un « combat sans relâche ». Et monte en gamme dans son expression, empruntant à la droite son vocabulaire pour désigner « l’hydre islamiste » et les « idéologies mortifères qui ne reconnaissent ni nos lois, ni notre droit, ni notre façon de vivre », et qu’il convient de « traquer partout, en prison, dans nos services publics ». Il a aussi appelé à « se réarmer moralement », reprenant ici une expression souvent utilisée par la présidente du Rassemblement national (RN) Marine Le Pen.

Les réponses, assure-t-il, se trouvent dans la fermeture d’écoles religieuses, la dissolution d’associations, le renforcement des moyens des forces de l’ordre et de renseignement…

Le gouvernement, a promis mardi le premier ministre Edouard Philippe à l’Assemblée nationale, entend « resserrer les mailles du filet, passer un tamis de plus en plus fin pour identifier et déceler les menaces terroristes, pour identifier et déceler les signaux faibles, et de plus en plus faibles ».

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Mais le président de la République a aussi appelé chacun à prendre sa part pour établir une « société de la vigilance », à « repérer à l’école, au travail, dans les lieux de cultes, près de chez soi, les relâchements, les déviations (…) ces petits riens qui deviennent de grandes tragédies ».

« Chaque mot pesé au trébuchet »

« L’administration seule et tous les services de l’Etat ne sauraient venir à bout [de l’islamisme] c’est la nation tout entière qui doit s’unir, se mobiliser, agir », a-t-il encore expliqué, dans une continuité revendiquée avec Georges Clemenceau qui appelait dans un discours, le 20 novembre 1917, les « silencieux soldats de l’usine, (…) ces vieux paysans courbés sur leurs terres, ces robustes femmes au labour » à se transformer en « poilus » pour vaincre l’Allemagne.

A l’Elysée, on assure que « chaque mot » du discours du chef de l’Etat a été « pesé au trébuchet » et qu’il ne faut pas y voir qu’une parole martiale. « Le président a cherché à avoir une parole équilibrée, il n’a pas utilisé le mot de guerre par exemple, comme avait pu le faire François Hollande après le Bataclan », explique un conseiller.

De fait, s’il appelle à une « société de vigilance », M. Macron met aussi en garde contre « le soupçon qui corrompt ». Et s’il faut « resserrer chaque instant un peu plus les mailles du filet » pour identifier les islamistes, « cette traque, jamais, ne [doit] remettre en cause les libertés de la République pour chaque citoyen », a rappelé l’hôte de l’Elysée.

« Il emploie un langage ferme, car la menace terroriste est là, mais il ne désigne pas un ennemi de l’intérieur et ne réclame pas une société de délation, assure un proche d’Emmanuel Macron. L’idée n’est pas d’appeler les Français à prendre des pioches et des fourches ! »

Prendre à bras-le-corps la question du « communautarisme »

La tonalité du discours du chef de l’Etat a en tout cas trouvé une résonance à droite et à l’extrême droite. « Le président de la République a eu ce matin les mots justes. Puissent enfin ses paroles se transformer en actes », a déclaré Eric Ciotti, député (LR) des Alpes-Maritimes, lors des questions au gouvernement. Un discours « pétri de vérité et de lucidité », selon Bruno Bilde, député (RN) du Pas-de-Calais.

Depuis des mois, certains ministres, comme Gérald Darmanin, Bruno Le Maire ou Jean-Michel Blanquer, incitent le chef de l’Etat à prendre à bras-le-corps cette question du « communautarisme ». « Le vrai défi, c’est la montée de l’islam politique. On n’y répond pas, l’islam est un non-dit, mettait en garde un ministre ces dernières semaines. C’est une thématique que le président devra reprendre, même s’il n’a pas été élu là-dessus. Le risque de dislocation de la société est extrêmement élevé. »

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L’enjeu n’est pas sans importance d’un point de vue politique, alors que la droite, qu’Emmanuel Macron surveille comme le lait sur le feu, se montre très concernée par ces questions. « Combien de temps encore, combien de morts, faudra-t-il pour comprendre, dénoncer et réagir ?, a interrogé l’ex-premier ministre François Fillon, sur Twitter, lundi 7 octobre, dans une rare incursion dans le débat public depuis sa défaite à la présidentielle de 2017. Nous ne sommes pas confrontés à des fous isolés mais à une idéologie radioactive qui attaque notre République. » Son message semble avoir trouvé une forme d’écho à l’Elysée.