Le français Naval Group et l’italien Fincantieri s’allient pour donner naissance à un champion européen de la construction navale.

C’est un défilé hors normes en mer de Chine. Un chapelet de frégates, sous-marins, porte-avion, comme autant de petits points blancs soigneusement alignés sur une mer azur. Le 12 avril dernier, 48 navires chinois ont offert au monde entier une démonstration de force de l’Empire du milieu. En dix ans, la Chine s’est construit l’une des plus belles flottes mondiales. Surtout, elle exporte ses bateaux « made in China » partout sur la planète en cassant leurs prix pour étendre son influence à travers les océans.

Face à l’essor de ce nouveau géant des mers, l’Europe, elle, s’en remet aux dieux grecs. Annoncée depuis des mois, l’alliance entre le français Naval Group (ex-DCNS) et l’Italien Fincantieri se précise. Nom de code du projet : Poséidon. Les deux groupes publics ont présenté il y a quelques jours leur plan à leurs gouvernements respectifs. Et les ministres français et italiens doivent se réunir d’ici la fin du mois de juillet pour entériner le volet politique de cet « Airbus des mers ». Ou plutôt une alliance à la Renault-Nissan comme le martèle Hervé Guillou, le PDG de Naval Group qui souhaite avancer doucement dans une industrie militaire sensible. Dans un premier temps, les deux groupes échangeront 10% de leur capital pour sceller leur « pacs ».

Mais pas question de parler mariage avant plusieurs années. Pourtant, le temps presse. Dans la prochaine décennie, le marché mondial de la marine militaire va croître de 3% à 5% par an. 110 appels d’offres sont attendus pour une enveloppe d’environ 200 milliards d’euros. Un gros gâteau dans lequel le tandem franco-italien espère bien croquer. Sauf que pour l’instant, ils n’en ont que quelques miettes. Pendant que les Européens discutaillent pour s’entendre, de nouveaux compétiteurs, hyper concurrentiels, sont arrivés en force. Chine en tête.

L’offensive chinoise sur les mers

« Ils sont sur tous les appels d’offres dans le monde, constate, le PDG de Naval Group. Algérie, Cameroun, Bengladesh, Pakistan ou Thaïlande. Autant de méga contrats que perdent les Européens. Les Français se sont faits exclure du Pakistan, malgré leur base historique à Karachi, après avoir vendu six sous-marins à l’Inde en 2005.

Cette offensive chinoise répond à une double stratégie. « Défendre l’accès aux matières premières et sécuriser ses routes commerciales qui font sa richesse » explique l’historien Alexandre Sheldon Duplaix, dans un rapport pour la Fondation pour la recherche stratégique. L’océan Indien pour accéder au pétrole du Moyen-Orient, les ports africains pour les métaux précieux. Vendre des navires est aussi un moyen de s’implanter dans ces pays. Comme à Djibouti ou encore au Pakistan où la Chine a vendu des sous-marins quasiment gratuits pour occuper cette position stratégique et damer le pion à son rival indien.

Mais Pékin vise aussi un objectif géostratégique. « La Chine veut exclure les Etats-Unis de la mer de Chine puis sans doute d’Asie pour asseoir son influence dans la région » décrypte Olivier Martin, président de la chaire économie de défense à l’institut des hautes études de Défense nationale (IHEDN). Ses voisins, inquiets de cette suprématie naissante, réagissent. En 2016, l’Australie a commandé à Naval Group la construction de 12 sous-marins pour 35 milliards d’euros. Tout comme l’Inde qui prévoit l’achat de 3 porte-avions et de 160 navires d’ici 2022, grâce à des partenariats avec la France et la Russie. La Corée du Sud s’y met aussi tout comme la Malaisie et l’Indonésie. Toute l’Asie se ré-arme et le Japon a même changé sa constitution pour s’autoriser à exporter des navires militaires, ce que les Américains leur avaient interdit à la fin de la Seconde Guerre mondiale.

La Russie entre aussi dans le jeu

Dans cette nouvelle guerre froide sous-marine, un second empire joue aussi un jeu dangereux : la Russie. Après la chute du mur de Berlin, l’industrie navale russe s’est restructurée pour donner naissance au géant naval OSK. A l’instar de Gazprom pour le gaz ou de Rosatom pour le nucléaire, Vladimir Poutine en a fait une arme d’influence mondiale. Comme la Chine, la Russie applique une stratégie « d’Etat puissance » qui pousse ses fleurons, quitte à perdre de l’argent, en contournant les sacro-saintes règles commerciales de l’OMC. La Russie exporte là où sont ses intérêts géostratégiques. En Inde, au Vietnam, en Algérie, en Iran, là où elle peut rivaliser avec les Américains. Là aussi, son essor fait peur et pousse ses voisins à se réarmer. L’an passé, une virée de sous-marins russes dans la baie de Stockholm a convaincu la Suède, proche des Etats-Unis, de relancer la construction de sa flotte.

La désunion des Européens laisse des traces

Face à ces nouveaux géants maritimes, l’Europe tente la contre-offensive. « Cette alliance avec les Italiens nous assurerait une taille critique pour tenter de leur résister », soutient Hervé Guillou. « Sauf que l’Europe avance comme d’habitude en ordre dispersée quand les Etats-Unis, la Russie et la Chine ont consolidé leur industrie », répond Jean Belin, professeur à la chaire économie et défense de l’IHEDN. Le meilleur exemple ? Le récent appel d’offres du Brésil pour cinq navires. En 2009, Naval Group leur avait vendu quatre sous-marins pour 6,7 milliards d’euros. Malgré cela, le groupe français doit aujourd’hui rivaliser avec trois offres chinoises, une allemande, et une espagnole. Un chacun-pour-soi qui rend rouge de colère le patron de Naval Group. L’homme a bien tenté à plusieurs reprises de s’allier avec les Allemands, en vain. Les Espagnols font aussi bande à part, et achètent en plus des systèmes de guerre américains… « II est difficile de maintenir la compétitivité d’une industrie européenne morcelée avec des budgets militaires stagnants face à une concurrence croissante des pays émergents à l’export », résume Olivier Martin.

La messe serait-elle déjà dite ? Pékin songe à fusionner ses deux groupes maisons (CSSC et CISC) pour donner naissance à un géant naval de 8 milliards de dollars de chiffre d’affaires. A hauteur du russe OSK, et à quelques encablures des Américains. « La Chine sera le premier constructeur mondial à la fin de l’année alors qu’elle était quasiment absente du marché en 2010, prédit Hervé Guillou. Et les Russes s’installeront probablement à la deuxième place du podium dans trois ans ». Avec Fincantieri, Naval Group espère accrocher le peloton de tête. Mais il faudra bien plus que quelques offrandes à Poséidon pour y parvenir.