Dans «Le tueur et le poète»*, les journalistes Nicolas Domenach et Maurice Szafran tentent, grâce à une série d’entretiens et de confidences avec le chef de l’Etat, de percer le mystère Emmanuel Macron.

«Ils ne connaissent pas Raoul.» Le 30 octobre 2018, Emmanuel Macron éclate de rire face aux auteurs et cite comme une pirouette Michel Audiard, réalisateur des «Tontons flingueurs». Le président philosophe est aussi un accro aux citations fleuries du cinéaste. Emmanuel Macron vise les journalistes qui spéculent, ce jour-là, à son sujet sur une dépression supposée. Il s’en amuse devant les deux confrères qui terminent une série d’entretiens. Depuis le début du quinquennat, les journalistes ne sont pas les bienvenus à l’Elysée. A l’exception de quelques-uns, dont Nicolas Domenach et Maurice Szafran, plumes aiguisées de la presse politique et piliers du commentaire politique sur les plateaux des chaînes infos.

Dans cet intéressant essai, ils tentent de percer le mystère Macron. Si le président s’y livre peu –rien à voir avec la présidence bavarde de François Hollande– les confrères remontent le fil des seize premiers mois du quinquennat. Leur récit s’arrête –hélas– à la veille du mouvement des gilets jaunes. Dans l’ultime chapitre –«Un président à la mer»- ils s’interrogent sur les ratés qui surviennent à partir de l’affaire Benalla. Une affaire qu’il évoque en quelques lignes quand les confrères l’interrogent : «C’est une dérive personnelle que je n’ai ni encouragée ni couverte. Il n’y a pas de milice privée à l’Elysée. Il n’y aura pas de suite juridique. Il n’en restera rien.» L’affaire reste pourtant prégnante faute de réelles explications présidentielles, à part sur Europe 1 en novembre dernier. Pourquoi ne pas être au journal de 20 heures? «Je n’allais pas me rendre au 20 heures expliquer qu’il n’y avait rien…»

Brigitte redoute un « effet secte »

L’affaire aura pourtant marqué le début d’une succession de déboires et de mauvaises séquences. Les auteurs pointent ainsi chez Emmanuel Macron des «qualités d’hier devenues des défauts». «Sa spontanéité est désormais gaucherie, sa détermination de l’obstination, son courage de l’incompétence, son habileté de la maladresse, sa hauteur de la morgue, son autorité de l’autoritarisme, son tranchant de la brutalité, sa fougue de l’inconscience, sa jeunesse de l’inexpérience, etc», écrivent-ils. Ils ont rencontré également son épouse Brigitte qui, selon eux, redoute «l’effet secte» d’un entourage tenté dans l’adversité de se replier plus encore sur les fidèles des premiers jours. Le patron de la communication présidentielle, Sylvain Fort, l’admet : «Tous nos marqueurs ont été abîmés.» Les auteurs citent à la fin de l’ouvrage une confidence d’Emmanuel Macron faite à Thierry Solère, l’ex-LR passé à En Marche! : «Si ça se passe mal, je terminerai plus bas que François Hollande, si je termine mon mandat.»

On retiendra aussi du livre ce que dit le président de la République de ses deux prédécesseurs. Nicolas Sarkozy? «Il peut m’être utile. Et puis, je lui reconnais des intuitions fulgurantes ! Alors qu’Hollande…» Depuis le début du mandat, on a compris que son ancien ministre de l’Economie avait choisi son préféré. A Sarkozy, les déjeuners, diners et même une mission de représentation à l’étranger. Pour Hollande, ce ne sera aucun cadeau. Dans le livre, il se montre vachard vis-à-vis de son prédécesseur. François Hollande ne le rate pas non plus et juge la «pensée et la pratique» de son successeur «de droite». Mais cette prise de distance d’Emmanuel Macron dès le début du mandat fut surtout le fruit d’un calcul politique pour désamorcer la campagne de la droite contre «Emmanuel Hollande».

« Si Hollande était sorti du jeu, je l’aurais traité »

Les auteurs révèlent une autre raison très politique que leur a confié Emmanuel Macron : «Hollande, c’est, ce sera le chef caché du PS. En dehors de lui, il n’y a personne. C’est le désert. Pas question de lui donner de l’air, de le regonfler. Si Hollande était sorti du jeu, je l’aurais traité.» Pour une fois, l’avis est tranchant et ne verse pas dans le «en même temps» si pratique dans le bouche de ce président bien plus politique et calculateur qu’il veut bien le laisser croire. Le poète est bien aussi un tueur.

*«Le tueur et le poète», de Nicolas Domenach et Maurice Szafran, Ed. Albin Michel , 312 pages, 20 euros.