C’est le résultat d’une longue investigation menée conjointement par une rédaction et une trentaine de politologues européens. Ce mercredi, le site du Guardian a publié une enquête statistique et politique rendant compte de la progression du vote populiste en Europe ces vingt dernières années. Il en ressort qu’en deux décennies les partis considérés comme populistes par ces journalistes et chercheurs ont quitté les marges où ils étaient cantonnés pour cumuler le quart environ des suffrages exprimés en Europe.

Masses ordinaires et élites néfastes

L’étude se porte sur 31 pays européens et ne se fonde que sur les élections nationales (les Européennes, trop marquées par l’abstention, sont ainsi écartées). Quant à la liste des formations politique qualifiés de « populistes », elle a été établie par Matthijs Rooduijn, sociologue politique enseignant à Amsterdam, qui l’a ensuite soumise à différents experts locaux. A la charge de ces derniers alors de ratifier ou non le qualificatif pour les courants proposés et d’en ajouter d’autres au besoin, en ce qui concerne leur pays.

Encore faut-il s’entendre sur le terme. Le Guardian a mis cette définition du mot « populisme » en exergue: « Les populistes ont tendance à dépeindre la politique comme un combat entre des masses ‘ordinaires’ vertueuses et des élites néfastes ou corrompues – et insistent sur le fait que la volonté générale du peuple doit toujours triompher ». L’étude ajoute, reprenant l’analyste de Cas Mudde, universitaire américain cité par ailleurs, que le populisme est souvent associé à une idéologie « hôte » qui peut-être de gauche comme de droite.

La description adoptée a l’avantage de circonscrire le problème et d’en donner un aperçu clair mais place du même coup dans un même ensemble, par exemple, les conservateurs eurosceptiques de l’UKIP au Royaume-Uni et Syriza, au pouvoir en Grèce, formation désormais docile aux directives européennes. En France, des mouvements aussi dissemblables que la France insoumise et le Rassemblement national sont aussi mis au même rang. Toutes les familles politiques présentes dans ces travaux ont en revanche en commun de porter toutes, ou d’avoir porté, un discours anti-élites (dans un certain nombre de cas, dont celui, espagnol, de Podemos, il a d’ailleurs été théorisé).

170,2 millions

Dans ce cadre, il apparaît que le populisme, sous ces diverses formes, a triplé les votes en sa faveur, si on fait la moyenne des élections nationales des 31 pays étudiés, entre 1998 et aujourd’hui. Les statistiques montrent ainsi que partant de 7% de suffrages cumulés en 1998, les populismes européens ont dépassé la barre des 25%. Le panorama politique a également été bouleversé dans l’intervalle. En 1998, seule l’Italie voyait le vote populiste déborder les 30% dans les urnes. La Suisse et la Slovaquie avaient pour leur part des représentants populistes dans leurs exécutifs respectifs. En 2018, les appareils populistes récoltent plus de 40% des voix en Bulgarie, Hongrie, République tchèque, Hongrie et en Italie. Onze gouvernements sont dirigés par ou associés à des populistes.

Résultat: là où 12,5 millions de personnes vivaient il y a vingt ans dans des pays dont le gouvernement comportait au moins un membre populiste, ils sont 170, 2 millions en 2018. Il s’agit donc d’une population multipliée par 13. Même là où les populistes se tiennent hors de la photo de famille de l’exécutif, ils ont souvent réalisé une une notable percée. Ainsi en Allemagne, l’AfD est le premier parti d’extrême-droite à être entré dans tous les parlements régionaux et à avoir un groupe conséquent, 92 députés, au Bundestag depuis la fin de la seconde guerre mondiale.

Les facteurs

Comment expliquer ce moment populiste? Deux événements apparaissent comme des pivots: la crise des subprimes de 2008, dont l’immense déstabilisation de l’économie qu’elle a représentée a parfois eu des retentissements sociaux désastreux, et la crise migratoire de 2015. Le politologue Cas Mudde a avancé « trois raisons principales » à cette progression. « La grande récession, qui créé quelques partis populistes de gauche puissants dans le sud, la soi-disant crise des réfugiés, qui a été un catalyseur pour les populistes de droite, et enfin la transformation de partis non-populistes en partis populistes – notamment le Fidesz en Hongrie et Droit et Justice en Pologne. »

Et le populisme n’en a pas fini d’être un objet d’étude.