Le 30 juin prochain, le « Menhir » fera ses adieux au parlement européen et mettra un point final à plus de soixante ans de carrière politique. En attendant, le fondateur du Front national travaille à sa postérité depuis son manoir de Montretout, dans les Hauts-de-Seine. Rencontre.

Derrière les hautes grilles du manoir de Montretout, le temps s’est comme ralenti. A 91 ans, Jean-Marie Le Pen vit les derniers instants de sa carrière politique, alors qu’il s’apprête à quitter le parlement européen, son dernier mandat d’élu, à la fin du mois de juin. Dans son bureau à la décoration surchargée, au premier étage de la bâtisse napoléonienne qui domine la colline de Saint-Cloud (Hauts-de-Seine), les visites se sont espacées. Vieillissant, fatigué -il a été victime en juin 2018 d’une attaque bactérienne avec risque de septicémie, l’obligeant à une longue hospitalisation- le vieux leader du Front national reste un observateur attentif de la vie politique. Réconcilié avec sa fille Marine Le Pen, après de douloureux démêlés politiques qui avaient conduit à son exclusion du FN en 2015, le patriarche voit la liste menée par le jeune Jordan Bardella sortir en tête des prochaines élections européennes malgré les sondages qui la donne systématiquement en deuxième position. Ces élections se résumeront selon lui à un duel « Marine-Macron ». Entouré de ses deux plus proches fidèles, son conseiller politique Lorrain de Saint-Affrique et son assistant Gérald Gérin, le « menhir » s’emploie à soigner sa sortie et prépare son traditionnel discours du 1er mai, qui aura lieu comme chaque année place des Pyramides à Paris. « J’espère laisser l’image d’un patriote convaincu et dans la mesure du possible convaincant », confie le finaliste de la présidentielle de 2002 à Challenges.

Retour au « point de détail »

Depuis quelques semaines, l’emploi du temps de Jean-Marie Le Pen s’est considérablement allégé. L’ancien leader du Front national vient de mettre un point final au tome deux de ses mémoires, « Tribun du peuple », qui sortira le 15 septembre prochain aux éditions Muller. L’ouvrage de 600 pages qui couvrira ses années les plus politiques, de 1969 à 2019, est désormais entre les mains de ses avocats. A leur charge de prémunir le « menhir » contre toute poursuite judiciaire, notamment pour les passages visant le « point de détail de l’Histoire de la Seconde guerre mondiale », que le député européen entend aborder sans pour autant s’excuser. Signe de l’extrême précaution de Jean-Marie Le Pen, la phrase elle-même ne devrait pas apparaître dans le deuxième volume de ses mémoires, pour éviter une réitération de l’infraction qui lui avait valu une lourde condamnation financière en 1991. La polémique que ne devrait pas manquer d’alimenter cette sortie n’inquiète pas le député européen : « Le détail a été employé contre moi de manière abusive, scandaleuse et même erronée, persiste-t-il. (La formule) est tellement évidente d’elle-même, il suffit de la lire. Personne ne peut s’opposer à sa signification. Je regrette l’usage qu’en ont fait mes adversaires, mais je n’ai pas de regrets ni de remords. »

Comme son compagnon de route Bruno Gollnisch, Jean-Marie Le Pen ne se représentera pas aux élections européennes de mai 2019. Après un peu plus de 35 années de mandat, le patriarche a épuisé les charmes du parlement européen. La levée de son immunité parlementaire, dans le cadre de l’enquête sur les assistants parlementaires du Front national, et la série de perquisitions menées dans son manoir de Montretout en février 2016, ont laissé un goût amer à Jean-Marie Le Pen : « L’histoire des assistants parlementaires européens est un piège scandaleux : on fait mine de confondre ‘assistant parlementaire’ et ‘assistant du parlementaire’. C’est au député de déterminer la manière la plus utile de dépenser le soutien financier qui lui est versé. Si l’administration décide pour lui, alors c’est une véritable félonie. » Pour sa dernière intervention à Strasbourg, l’élu frontiste entend tout de même marquer le coup. « Il prendra la parole pour prononcer quelques mots », fait savoir son fidèle Lorrain de Saint-Affrique. « Il n’aura probablement qu’une ou deux minutes, car les échanges sont très contraints au Parlement européen, mais il n’a fallu que cinq minutes à Lincoln pour prononcer son célèbre discours de Gettysburg ».

Macron, « un énarque brillant »

Réconcilié avec sa fille Marine Le Pen, qui avait fait voter son exclusion du Front national en août 2015, avant de lui retirer sa présidence d’honneur en mars 2018, Jean-Marie Le Pen estime aujourd’hui qu’elle a réalisé des « progrès » après « s’être battue elle-même » lors du débat d’entre-deux tours de la présidentielle. Pourrait-elle être un jour élue présidente de la République ? « Pourquoi pas, répond le vieux leader du Front national. Il y a bien Theresa May, Margaret Thatcher, Angela Merkel. Comparé à ses adversaires, elle ne manque pas d’atouts. » Jean-Marie Le Pen se montre en revanche plus circonspect à l’égard de sa petite-fille Marion Maréchal-Le Pen, qui vient de lancer son école de sciences politiques, l’ISSEP, à Lyon. « Marion a décidé de son propre chef de se retirer de la vie politique active. Je ne sais pas si elle reviendra ou quand elle reviendra. Ce que je sais c’est qu’elle n’en a pas l’intention maintenant. D’ailleurs, la place est prise. C’est peut-être même une des raisons qui l’a poussée à s’effacer. »

En observateur de la vie politique, Jean-Marie Le Pen a suivi les secousses politiques provoquées par les « gilets jaunes », un mouvement dont il dit apprécier « l’authenticité » et « l’originalité ». « C’est la première fois qu’un mouvement naît sans avoir de chef, de direction, note le tribun. Dans l’Histoire de France, il s’est produit des mouvements populaires, sentimentaux, affectifs, mais les ‘gilets jaunes’ ont su lui donner une durée sans avoir de leader, ce qui est extraordinaire. » Pour autant, le vieux leader politique ne leur conseille pas d’aller aux élections européennes : « Ils ont un mouvement social très puissant, ils ne doivent pas le gâter dans les combats politiciens ». Une position qui fait les intérêts de sa fille : chaque fois qu’une liste « gilets jaunes » a été testée dans les sondages, celle-ci a empiété sur les intentions de vote en faveur du Rassemblement national.

A propos d’Emmanuel Macron, qu’il n’a jamais rencontré, le vieux chef politique se montre plutôt élogieux. « C’est un équilibriste, un fil de feriste, un jeune énarque brillant qui fait le spectacle avec un certain talent », loue-t-il. Le président de la République a tout de même une faiblesse selon lui : « Il est formidablement solitaire ! On a du mal à se souvenir ne serait-ce que du nom de n’importe quel de ses ministres. » Le chef de l’Etat n’est pas le seul à recueillir les louanges de Jean-Marie Le Pen : le Premier ministre Edouard Philippe – « un homme qui par ses qualités correspond à la fonction qui lui est dévolue » – et la première dame Brigitte Macron -« Par sa tenue, son élégance, sa discrétion j’ai trouvé qu’elle était ‘the right woman at the right place' »- trouvent grâce aux yeux de l’ancien député d’extrême-droite. On a connu le diable de la République plus caustique.