Hostile à tout raidissement de la politique migratoire, le parti social-démocrate doit prendre position jeudi soir sur l’accord conclu entre la CDU de Merkel et la CSU de Seehofer.

Approuvera, approuvera pas ? Le SPD doit se prononcer jeudi sur l’accord migratoire conclu lundi soir entre la CSU de Horst Seehofer et la CDU d’Angela Merkel. Et c’est peu de dire que le document soulève des interrogations au sein du parti social-démocrate.

Le texte, qui met définitivement fin à la politique migratoire «généreuse» d’Angela Merkel, prévoit de renvoyer les demandeurs d’asile déjà enregistrés ailleurs dans l’Union européenne vers le pays d’entrée, par le biais d’accords bilatéraux, ou, à défaut, de les refouler vers l’Autriche voisine. Il envisage également de placer les migrants arrivant en Allemagne, mais déjà enregistrés dans un autre pays de l’UE, dans des «centres de transit» à la frontière autrichienne.

La plupart des discussions se concentrent autour de ces «centres de transit». Ils ressembleraient à ces zones extraterritoriales qu’on trouve dans les aéroports, d’où les migrants non autorisés peuvent être directement expulsés.

Le parti social-démocrate redoute la création de prisons à ciel ouvert. Naturellement, la CSU nie. «Non,les centres de transit ne sont pas des prisons, a ainsi expliqué le secrétaire d’Etat auprès du ministre de l’Intérieur, Stephan Meyer (CSU). Ajoutant cet étonnant sophisme : «Tout le monde peut se déplacer librement dans les centres de transit, mais personne n’est autorisé à sortir.»

«Fantômes légaux»

Parmi les milliers de questions que soulève ce plan, une en particulier ne trouve pas de réponse : que se passe-t-il si l’on renvoie un demandeur d’asile en Autriche, dirigée par une coalition droite dure/extrême droite, et qu’il est rejeté à son tour ? «Voilà exactement pourquoi Merkel insistait sur une solution européenne, dit Boris Nieswand, professeur de sociologie des migrations à l’université de Tübingen (Bade-Wurtemberg). Le problème est que l’on crée là une classe de fantômes légaux, qui circulent dans un espace hors-la-loi – un peu comme tous ces apatrides après la Première guerre mondiale. La décision de la CSU de les repousser renvoie la responsabilité à d’autres pays. Et on ne se préoccupe pas de savoir comment l’Etat d’à côté va traiter la demande d’asile. Voilà comment fonctionne le néonationalisme aujourd’hui.»

De son côté, le SPD est historiquement hostile à la création de tels «centres». Mercredi, la présidente du parti, Andrea Nahles, s’est opposée sans ambiguïté à toute idée de «camps fermés». Car ce n’est pas la première fois qu’un tel sujet est évoqué en Allemagne. A l’automne 2015, lors de l’arrivée massive de réfugiés dans le pays, la CDU et la CSU avaient déjà envisagé la création de «zones de transit». Le SPD avait refusé avec véhémence.

Et aujourd’hui ? Affaibli, le parti est également décrédibilisé. Beaucoup considèrent qu’il a avalé bien des couleuvres lors de l’élaboration du contrat de coalition, laissant la CSU aux commandes sur la politique migratoire. Déchiré, le parti avait fini par consentir à deux mesures exigées par son allié conservateur : un plafond de réfugiés limité à environ 200 000 personnes par an et la réduction des arrivées liées au regroupement familial.

«Les sociaux-démocrates allemands sont face à un dilemme, commente Michael Bröning, politologue à la fondation Friedrich-Ebert, proche du SPD. D’abord, une petite part des membres de sa base sont en faveur d’une politique d’asile plus rigide. D’autre part, l’aile gauche du parti ainsi que les jeunes du SPD, les Jusos, sont vent debout contre tout ce qui est perçu comme un glissement vers la droite. Ajoutez à cela de grandes réticences à l’idée d’organiser de nouvelles élections, vu les désolants sondages d’opinion, et vous avez tous les ingrédients d’une parfaite tempête.»

Ligne rouge

On retrouve en effet aujourd’hui les mêmes clivages qu’au moment des discussions autour de la grande coalition («GroKo»), lorsque le SPD se demandait s’il fallait ou non y entrer. Avec, en tête de l’opposition, les Jusos. «Le SPD s’est catégoriquement opposé aux camps fermés, qu’ils soient en Afrique du Nord, aux frontières européennes ou à Passau» (Passau est en Bavière, ndlr), a déclaré mardi le chef des Jusos, Kevin Kühnert – en prenant soin d’utiliser le terme «camps» et pas celui, plus euphémistique, de «centres».

«Nous sommes totalement hostiles à cet accord, qui n’est pas inscrit dans le contrat de coalition, renchérit Michelle Rauschkolb, membre du bureau national des Jusos. Nous espérons que le SPD ne l’approuvera pas. La CSU ne se comporte pas comme si elle faisait partie de cette coalition ; elle réagit comme si elle faisait partie d’un nouveau groupe de droite dure européenne, avec Kurz (le chancelier autrichien, ndlr), Salvini (ministre italien de l’Intérieur), etc. Si cet accord est signé, la base du parti va très mal le vivre.»

Quelle position adoptera le SPD jeudi soir ? «Il a vu la CDU et la CSU se battre pendant deux semaines non-stop, et maintenant on lui demande de simplement hocher de la tête et de signer le papier – ou non – en quelques heures. Non. Ça ne marche pas. Les sociaux-démocrates vont poser des questions, ajoute Michael Bröning. Ces centres de transit sont une ligne rouge qu’ils ne veulent pas franchir. En revanche, le parti est plus souple sur la question de la réduction de la procédure d’asile. Donc je pense qu’à la fin, un compromis respectant cette ligne rouge de « pas de camps fermés » sera trouvé.»