Une cellule a été mise en place pour effectuer des recoupements entre les lieux fréquentés par l’ancien militaire et une vingtaine de dossiers de disparitions ou d’affaires non résolues.

Nordahl Lelandais. Jusqu’au mois d’août 2017, ce nom était peu connu des services de police et de justice. Le casier judiciaire de cet homme aujourd’hui âgé de 35 ans ne comportait que deux mentions : une condamnation à un an de prison ferme en avril 2009 pour l’incendie d’un snack-bar et une autre à quatre mois avec sursis, début 2017, pour avoir crevé le pneu d’une voiture avec un couteau. Le Savoyard a changé de catégorie lors d’un mariage à Pont-de-Beauvoisin (Isère), où il a croisé la route de la petite Maëlys, 9 ans. Les restes du corps de la fillette ont été retrouvés le 14 février 2018 dans un secteur escarpé en Savoie.

De petit délinquant, Nordahl Lelandais est passé à potentiel tueur en série. Car la justice le soupçonne d’avoir également assassiné le caporal Arthur Noyer, dont les ossements ont été découverts en septembre 2017 près de Chambéry (Savoie). Dans cette région, où il a passé la plus grande partie de sa vie, plusieurs cold cases se sont alors mis à clignoter. Le parquet de Grenoble a déjà rouvert quatre enquêtes sur des personnes qui se sont volatilisées en Isère, entre 2010 et 2016. Des vérifications sont aussi effectuées dans d’autres juridictions, du parquet de Chambéry à celui de Valence, en passant par Annecy et Nîmes. Au total, une vingtaine de disparitions ou d’affaires non résolues sont revisitées à la lumière des « affaires » Nordahl Lelandais, dont le profil déroute les enquêteurs.

« On est en train de redynamiser l’enquête »

La piste de l’ancien militaire va, par exemple, être explorée dans l’enquête sur deux disparitions dans la Drôme : un homme de 48 ans en 2016, Eric Foray, et une jeune femme de 29 ans, Nelly Balmain, en 2011. « On est en train de redynamiser l’enquête : j’ai prévu une réunion de travail avec la compagnie de gendarmerie de Romans et la Section de recherches de Grenoble », a expliqué début mars le procureur de la République de la Drôme, Alex Perrin.

La tâche s’annonce difficile. Il faut rattraper le temps perdu car dans ces enquêtes, beaucoup d’éléments n’ont pas été exploités à l’époque, à commencer par les images de vidéosurveillance. « Dans l’affaire Balmain, on n’a pas retrouvé le scooter de la jeune femme. Dans celle d’Eric Foray, on n’a pas non plus retrouvé son 4×4 Suzuki. On est tout près des frontières suisse et italienne, mais les caméras des péages n’ont même pas été exploitées », regrette Philippe Folletet, un commissaire à la retraite qui a repris du service bénévolement au sein de l’antenne Auvergne-Rhône-Alpes de l’Association d’assistance et recherche de personnes disparues (ARPD). Problème, ces images ne peuvent pas être conservées au-delà d’un mois, tout comme celles enregistrées aux abords des distributeurs automatiques.

Dans les faits, ces images ne sont souvent conservées que quelques jours. Or, les familles qui se rendent au commissariat pour signaler la disparition d’un proche s’entendent souvent dire ‘Il faut attendre 48 heures’. Aucun texte de loi ne le dit !

Bernard Boulloud, avocat

à franceinfo

L’avocat grenoblois représente les parents du caporal Noyer mais aussi quatre familles, dont celles d’Eric Fioray, de Nelly Balmain et de Malik Boutvillain, un homme de 32 ans disparu à Echirolles (Isère) le 6 mai 2012. Dans cette dernière affaire de disparition, « les 48 heures expiraient un jour férié, donc rien n’a été fait pendant 72 heures », fulmine-t-il. Les jours et les semaines qui ont suivi n’ont pas été beaucoup plus fructueux. Ainsi son téléphone et son ordinateur n’ont jamais été exploités. Dans le cas de Nelly Balmain, cela risque même d’être impossible : « Lorsque l’affaire a été classée sans suite au bout de deux ans, ses parents ont donné son ordinateur et son téléphone à Emmaüs », souffle-t-il.

La conservation des données téléphoniques en question

« Le traitement des disparitions suspectes de personnes majeures en France est catastrophique », déplore Didier Seban, qui représente les familles de Jean-Christophe Morin, 22 ans, et Ahmed Hamadou, 45 ans, disparus à un an d’intervalle lors d’un festival de musique au Fort de Tamié, près d’Albertville (Savoie), en 2011 et 2012. « Deux gendarmeries différentes ont mené l’enquête car ils ont disparu à 300 mètres d’intervalle », regrette le conseil, qui va demander l’exploitation du téléphone de Jean-Christophe Morin et de son sac, retrouvé lors d’une battue.

Les deux hommes ont-ils croisé la route de Nordahl Lelandais ? Là encore, le temps ne joue pas en faveur des enquêteurs. Les données téléphoniques, qui permettent de savoir si deux portables ont borné au même endroit, comme cela a été fait dans le cadre de l’enquête sur le caporal Noyer, ne sont conservées qu’un an. A moins que la justice demande que celles-ci soient gelées.

Dans le cas d’Estelle Mouzin, les données des bornes de toute la France ont été gelées pour le jour de la disparition.

Didier Seban, l’avocat du père d’Estelle Mouzin

à franceinfo

Rien de tel n’a été fait dans les dossiers de Jean-Christophe Morin et Ahmed Hamadou, tout comme dans la plupart des affaires de disparition de majeurs. Selon l’ancien commissaire Philippe Folletet, « l’analyse des numéros Imei des téléphones portables et des numéros Imsi des cartes SIM peut toutefois donner des résultats ». A condition que ces éléments aient été conservés. « La mémoire des téléphones portables qui datent de près de dix ans n’est pas la même que celle des portables actuels », relativise une source au sein de la gendarmerie.

« Cela fait sortir certaines personnes du bois »

« Plusieurs années après, on essaie de combler les trous », pointe Bernard Boulloud. La première chose que l’avocat conseille à ses clients est de porter plainte avec constitution de partie civile, pour obtenir l’ouverture d’une information judiciaire et avoir accès au dossier. Une démarche qui devrait être effectuée dès les premiers temps de la disparition. « Le juge d’instruction joue le rôle de chef d’orchestre, qui va donner le tempo. Les enquêteurs sont obligés de suivre. Avec les moyens du bord, on va essayer de faire les enquêtes de voisinage qui n’ont pas été faites. On peut encore procéder à des relevés d’empreintes sur les objets et vêtements des disparus », liste l’avocat.

Selon lui, la médiatisation de ces affaires peut aider à combler les vides : « Cela fait sortir certaines personnes du bois. » L’ARPD locale assiste les familles dans ces démarches. « On les aide à pousser les bonnes portes et à trouver les bons arguments pour faire avancer les enquêtes », souligne Philippe Folletet.

Charge ensuite aux magistrats de partager les informations récoltées par ces différents acteurs. « Les juges saisis de certaines disparitions peuvent commencer par demander la copie des dossiers Lelandais à leurs confrères », suggère Bernard Boulloud. Et faire remonter les éléments au pôle judiciaire de la gendarmerie nationale (PJGN) à Pontoise (Oise), où une cellule coordonne toutes les informations collectées sur ces dossiers de disparitions non élucidées et sur Nordahl Lelandais.

La cellule Ariane et le logiciel AnaCrim mobilisés

Baptisée « Ariane », cette cellule compte une dizaine de personnes : des experts basés à Pontoise et des enquêteurs répartis dans les sections de recherche de Grenoble, de Chambéry et de Reims. Nordahl Lelandais a en effet passé cinq ans comme maître-chien dans le 132e bataillon cynophile de l’armée de terre, basé à Suippes, dans la Marne.

La mission de cette équipe dédiée comporte deux étapes. Il s’agit d’abord d’examiner à la loupe « le parcours de vie » de Nordahl Lelandais, en interrogeant toutes les bases judiciaires mais aussi les prestataires privés comme les opérateurs téléphoniques, les établissements bancaires ou les assurances. Dans le jargon des gendarmes, ce travail vise à « fixer dans le temps et dans l’espace » le suspect. Concrètement, il consiste à retrouver ses différentes adresses, les endroits qu’il fréquentait, ses employeurs, ses amis, ses mouvements bancaires, ses anciens véhicules et téléphones portables. A-t-il été contrôlé quelque part ? Quelles salles de sport fréquentait-il ? Quelles discothèques ? L’objectif est de remonter le plus loin possible dans le temps.

Les milliers de données collectées vont ensuite être comparées avec les informations dont les enquêteurs disposent sur tous les dossiers de disparitions non élucidées, par le biais du logiciel AnaCrim. Ce service de 360 experts a été créé dans les années 1990, alors que le gendarme Jean-François Abgrall dirigeait la cellule d’enquête consacrée au « routard du crime » Francis Heaulme. Depuis, il a permis de confondre le tueur en série Patrice Alègre pour certains crimes et il a été utilisé pour relancer l’affaire Grégory, début 2017. AnaCrim permet de faire des schémas relationnels et des chronologies, même lorsque les protagonistes d’un dossier sont très nombreux.

Il faut donner à la cellule Ariane les moyens de travailler rapidement.

Bernard Boulloud, avocat

à franceinfo

Les enquêteurs ont déjà pu exclure l’implication de Nordahl Lelandais dans trois cold cases : la disparition de la petite Estelle Mouzin, en 2003 à Guermantes (Seine-et-Marne), puisqu’il était en mission en Guyane à cette période ; la tuerie de Chevaline, en septembre 2012 en Savoie, et la disparition de Lucas Tronche, en mars 2015 dans le Gard. Dans cette affaire, la justice attend toutefois d’avoir des résultats définitifs. « Nous avons un certain nombre d’éléments qui nous laissent penser qu’il n’était pas dans le Gard à ce moment-là. Mais tant que nous n’en aurons pas la certitude, c’est un élément sur lequel nous continuons de travailler », a indiqué le procureur de la République de Nîmes.

Si elle est écartée dans certains dossiers, la piste Lelandais aura au moins permis de réactiver les enquêtes. Et les familles ont repris espoir de connaître un jour la vérité sur ce qui est arrivé à leurs proches. « On fermera la porte si ce n’est pas lui mais on en ouvrira d’autres », espère l’ancien commissaire Philippe Folletet.