Lundi, l’ancien chauffeur du parrain corse Francis Mariani, jugé pour «assassinat en bande organisée», est revenu sur son parcours, de l’enfance heureuse au gangstérisme insulaire.

Comme souvent lors des procès liés à la criminalité corse, tout a commencé par la valse des pathologies qui éprouvent le corps humain. «Une épidémie soudaine», ironise le président de la cour d’assises des Bouches-du-Rhône, Jean-Luc Tournier, en égrenant la longue liste des témoins excusés : madame T. a contracté une colique néphrétique ; monsieur C. est fiévreux ; mademoiselle C. traverse un épisode dépressif chronique… Le roi des casinos Michel Tomi, lui, n’a pas reçu le courrier. Et lorsqu’il s’agit d’un décès, excuse pour le coup imparable, Tournier ne résiste pas à une pointe de sarcasme : «Je précise qu’il est mort de cause naturelle, c’est assez rare dans ce type de dossier !»

Passé les formalités, l’homme que beaucoup piaffaient de voir est enfin apparu. Claude Chossat, dont la vie est menacée depuis qu’il a livré à la justice les entrailles du gang de la Brise de mer, est un humain de modèle standard : ni maigre ni replet, barbe émaciée, élégant dans un ensemble chemise et veste, lunettes à grosses montures noires. L’ancien voyou passerait sans souci pour le commercial qu’il fut à une époque. Aujourd’hui, il dit être «directeur technique dans une société de promotion immobilière».

Van noir aux vitres fumées

Pour se faufiler jusqu’à la cour d’assises, Claude Chossat a dû s’engouffrer dans un van noir aux vitres fumées. Aux abords de l’enceinte, 70 CRS, pistolets-mitrailleurs apparents, canalisent la foule et bloquent certains axes. Il faut dire que le natif de Cuttoli (Corse-du-Sud), 42 ans, comparaît pour l’assassinat en bande organisée d’un ancien ponte de la Brise, Richard Casanova. Ce dernier a été abattu le 23 avril 2008 devant un garage situé en périphérie de Porto-Vecchio. Pour cela, Chossat encourt la réclusion criminelle à perpétuité.

Edouard Martial, l’avocat de Claude Chossat. Photo Olivier Monge. Myop

A la barre, celui qui se présente comme le premier «repenti» corse pose d’emblée la pénitence qui est la sienne : «Moi et ma famille vivons des choses très dures depuis des années. Nous sommes exposés en raison du choix très clair que j’ai fait : celui de m’extraire des bandes qui pourrissent la vie de la population corse, et qui continuent de tuer.» Cette décision, Claude Chossat l’a prise le 17 décembre 2009, en garde à vue dans les locaux de la police judiciaire de Marseille. Après avoir été durant onze mois le poisson-pilote de Francis Mariani, le fondateur de la Brise de mer – décédé en janvier 2009 dans l’explosion d’un hangar –, l’électricien de formation s’est retourné. Et a enrichi les fichiers criminels de la police judiciaire de nombreux renseignements.

Claude Chossat le dit lui-même : «Rien ne [le] prédestinait» à sombrer dans les affres du banditisme. Enfance heureuse, famille unie, il a de bons résultats scolaires. Mais à l’orée de la vingtaine, son CV mute, et devient un inventaire des infractions pénales du droit français : vol à main armée, transport et détention d’arme, abus de biens sociaux. Des psys ont vainement tenté d’expliquer qu’il aurait cédé à la mythologie du gangstérisme insulaire, sans convaincre.

Ce qui est certain, c’est que sa rencontre en 2001 avec le tempétueux Francis Mariani le catapulte vers le panthéon du crime : «A la prison de Borgo, on a commencé à parler rallye, une passion commune. Puis il venait jouer de plus en plus souvent à la PlayStation dans ma cellule. Auprès de lui, on se sentait protégé. Vous n’imaginez pas à quel point la vie était différente. Il n’y avait aucun horaire de promenade, de sport. Les portes n’étaient fermées qu’entre 20 heures et 7 heures le matin. Parfois, il y avait même des restaurants qui nous livraient des repas.» A écouter Chossat, c’est donc tout naturellement que Mariani le rappelle à la Toussaint 2007. Le boss vient d’essuyer une tentative d’assassinat au volant de sa Porsche, et une balle s’est fichée dans son avant-bras. «Il m’a dit qu’il avait besoin d’un chauffeur. A insisté sur le fait que je connaissais les routes et que j’étais un bon pilote. Je n’ai pas su dire non», confesse le quadragénaire. Puis, après un court silence : «Je n’ai pas pu dire non.»

ADN retrouvé sur le pas de tir

Prises de rendez-vous, sécurisation des déplacements, Chossat devient une pièce maîtresse de la multinationale Mariani – le parrain est mêlé à des dizaines d’extorsions de fonds en France, mais aussi en Suisse. Le 23 avril 2008, jour de l’assassinat de Richard Casanova, le futur «repenti» est présent à Porto-Vecchio. Son ADN a été retrouvé sur le pas de tir, monté à l’aide de blocs de pierre et de pièces de bois dans le jardin d’une villa inoccupée. Toutefois, jure Chossat, l’auteur des tirs mortels est bel et bien Francis Mariani.

Au tribunal d’Aix-en-Provence. Photo Olivier Monge. Myop

Rebelote en juillet 2008. Le boss, «qui a viré totalement parano», demande à Chossat de lui amener Daniel Vittini près de Poggio-di-Venaco, un village montagneux du Centre Corse. Les deux hommes s’embrassent devant le chauffeur, qui repart sans demander son reste. «Deux heures et demie plus tard, j’apprends à la radio que Vittini a été tué, narre Chossat d’un ton détaché. J’ai alors compris que je serais bientôt le prochain sur la liste.» Avant qu’il ne soit trop tard, le «repenti» embarque sa famille sur les berges du lac Léman. Sa biographie ne sera jamais plus teintée de flingues, de braquages et de morts. A l’ouverture du procès, il fallait voir la mine conquérante des jurés lorsque le président les a tirés au sort. Quatre heures de récit plus tard, leurs visages étaient momifiés.