Victime de violences conjugales, Tiphanie Bel a dû se rendre une dizaine de fois au poste de police de Denain pour être enfin écoutée.

Lors du procès de Rudy Sauvage devant la cour d’assises du Nord en février, l’avocat général Mehdi Benbouzid s’était excusé de la manière dont Tiphanie Bel, 33 ans, avait été reçue au commissariat de Denain (Nord). À la barre, un officier de police judiciaire a convenu qu’il y avait « eu un problème ». Et en partie civile, Me Hélène Galluet avait plaidé « pour toutes ces femmes qui se présentent au commissariat, qu’on reçoit de manière odieuse, toutes ces femmes qu’on n’écoute pas, que l’on méprise ». Rudy Sauvage a été condamné à dix-huit ans de réclusion criminelle pour viols et violences sur trois femmes : son ex-épouse, son ex-compagne et son ex-belle-fille.

À l’accueil du commissariat de Denain, une affiche représente une femme avec un cocard, les lèvres scotchées. « N’attendez pas pour en parler », proclame le message gouvernemental. Il y a quatre ans, Tiphanie Bel y est allée, pour la première fois. Auparavant, elle s’était rendue chez un médecin généraliste. « J’avais des hématomes, une minerve parce qu’il m’avait étranglée. Le médecin m’a dit que le viol n’était pas décelable, qu’il fallait attendre qu’il me reviole. Puis que je revienne le voir plus vite… Il a dit que souvent porter plainte ne servait à rien, que c’était des procédures longues, coûteuses, difficiles. Je lui ai demandé de prendre des photos, il n’a pas voulu. »

« J’ai voulu faire une main courante. Le policier qui m’a reçue s’est moqué de moi »

La jeune femme prend son courage à deux mains et pousse la porte du poste. « J’ai voulu faire une main courante. Le policier qui m’a reçue s’est moqué de moi. Il a dit qu’il fallait des preuves, que ça ne suffisait pas de porter plainte par jalousie. En face de moi, j’avais un mur… » Elle sort sans rien, alors qu’en matière de violences conjugales la plainte, procédure qui suscite une enquête, est la règle. « Sur une dizaine de déplacements, j’ai été prise en compte trois fois. Pour des mains courantes. » Comme lorsque son ex s’est introduit dans la maison où elle vivait avec ses deux filles, en pleine nuit. « Il avait cassé les volets pour entrer. Il m’a dit : « Je vais m’occuper de toi, après je m’occuperai de tes deux princesses. » Ça m’a mise hors de moi, je l’ai frappé, je me suis défendue. Je me suis cassé la main. » Le lendemain, un policier lui répond : « C’est à lui de porter plainte, c’est vous qui l’avez frappé. »

Dissuadée de porter plainte

Après plusieurs mois de démarches infructueuses, seule ou avec sa mère – « là, je n’ai pas parlé des viols » –, Tiphanie est enfin entendue. Par un officier de police judiciaire du même commissariat : « Il était vraiment humain, on s’appelait par nos prénoms. Quand j’avais besoin d’une pause dans mes auditions, il me l’accordait. Il respectait mes silences et mes absences. » La plainte a mené à un procès, et à une lourde condamnation. Mais si Tiphanie Bel ne s’était pas acharnée?

Le référent départemental en violences conjugales du secteur, Jean-Philippe Ferro, suit une cinquantaine de victimes par mois. Il pointe, dans les commissariats et brigades, « un manque de formation, d’information, et les stéréotypes de genre qui persistent ». Parfois, comme certains avocats, il accompagne les femmes, pour être sûr que leurs plaintes soient bien prises. Selon lui, c’est encore plus difficile lorsqu’il n’y a pas de coups. L’entrée dans le Code pénal de la violence psychologique et des viols conjugaux est récente. « Des témoignages de femmes mal accueillies dans les commissariats, je continue à en recevoir de toute la France », abonde Luc Frémiot, avocat général à la cour d’appel de Douai, pour qui la lutte contre les violences conjugales est le combat d’une vie. En 2012, il avait requis l’acquittement d’Alexandra Lange, qui avait tué son mari violent. L’accusée victime avait raconté qu’elle était allée au commissariat l’œil tuméfié ; on n’avait pas pris sa plainte « parce que ça ne saignait pas ».

« L’accueil pour ce type de victimes, c’est mal fait. La confidentialité n’existe pas »

Pour Luc Frémiot, outre les formations des policiers et des gendarmes qui existent déjà, « il apparaît nécessaire d’établir dès l’arrivée de la plaignante une orientation vers un officier de police judiciaire garantissant accueil, confidentialité et prise en charge de sa plainte ». Un policier à l’accueil d’un commissariat nordiste, souhaitant garder l’anonymat, va dans le même sens : « L’accueil pour ce type de victimes, c’est mal fait. La confidentialité n’existe pas. Souvent, elles sont un peu perdues, elles n’osent pas parler ou parlent tout bas. Quand t’as quinze personnes derrière qui attendent et entendent, même moi je suis un peu gêné. Pour les viols, tout ce qui est sexuel, j’essaie de faire le tour, d’aller à côté d’elles. Mais on n’a pas toujours le temps. » Selon l’enquête-cadre de vie et sécurité 2010-2015 conduite par l’Insee, sur 225.000 femmes victimes de violences conjugales chaque année, moins d’une sur cinq a déposé plainte.