Les syndicats de gynécologues et obstétriciens reconnaissent les actes sexistes dans le suivi médical des femmes, mais dénoncent un « bashing » de leur profession.

« Il ne s’agit pas de faits isolés » : les « actes sexistes » sont « courants » dans le suivi gynécologique et obstétrical, alerte le Haut Conseil à l’égalité (HCE) entre les femmes et les hommes, dans un rapport publié le 29 juin. Ce à quoi le Dr. Elisabeth Paganelli, secrétaire générale du Syndicat des gynécologues et obstétriciens de France (Syngof), interrogée par franceinfo, répond : « Depuis deux-trois ans, il y a un vrai ‘gynéco-bashing’ et je trouve cela désolant. Nous savons très bien qu’il y a des problèmes dans d’autres secteurs de la médecine. C’est connu qu’il existe aussi des risques lorsque des patientes se font masser par des kinés, par exemple. Il aurait fallu écrire un rapport qui englobe tous les professionnels de santé. »

Dès 2014, de nombreuses femmes ont pourtant témoigné de faits de violence, en utilisant le hashtag #PayeTonUtérussur les réseaux sociaux. Le phénomène est difficile à chiffrer mais, à titre d’exemple, le HCE explique qu’une femme sur deux « sur laquelle une épisiotomie a été réalisée déplore un manque ou l’absence totale d’explications ». « Nous sommes navrés [de ces violences], mais les médecins ne peuvent pas faire la police des médecins », avance Israël Nisand, Président du Conseil des gynécologues et obstétriciens français.

Avec plus de femmes gynécos, « il y aura peut-être moins de problèmes… »

Le Syngof a tout de même décidé de rédiger une fiche de bonne conduite à l’intention des gynécologues et obstétriciens : « On préconise de s’adresser avec déférence aux patientes et de garder de bonnes distances. Par exemple, de ne pas leur parler de ses problèmes de couple, de rediriger des amies ou des proches vers d’autres gynécologues. Et quand il y a une attirance entre le docteur et la patiente, le docteur doit prendre l’initiative de ne pas donner suite au prochain rendez-vous », détaille Elisabeth Paganelli.

Le problème, en fait, c’est l’attirance [entre médecins et patientes]. Maintenant, heureusement, il y a davantage de femmes dans la profession, il y aura peut-être moins de problèmes… à moins qu’elles ne soient lesbiennes. L’attirance entre deux femmes, c’est possible aussi.

Dr Elisabeth Paganelli, secrétaire générale du Syngof à franceinfo

Dans les faits, « les femmes sont majoritaires au sein de la gynécologie médicale », spécialité où elles représentent 94% des praticiens, note le HCE. Chez les gynécologues-obstétriciens, elles ne sont en revanche que 51% : « La spécialité est exercée en grande partie par des hommes de plus de 55 ans et de femmes de moins de 44 ans. » Le HCE pointe plutôt le fait que « les postes de décision » restent « très majoritairement aux mains des hommes » : ils représentent par exemple 90% des membres du Conseil national de l’Ordre des médecins.

Les propos d’Elisabeth Paganelli font bondir Emmanuelle Piet, gynécologue et présidente du Collectif féministe contre le viol (CFCV).

Mettre les violences sexuelles sur le dos de l’attirance, ça, c’est de la confusion des genres. Pour les gynécologues, c’est justement cet accès facile au sexe des femmes qui pousse à la vigilance.

Dr. Emmanuelle Piet, gynécologue et présidente du Collectif féministe contre le viol à franceinfo

« Il y a forcément un rapport de force entre un médecin et sa patiente », affirme Emmanuelle Piet, qui milite pour l’interdiction de rapports sexuels entre un médecin et ses patients et a signé une tribune publiée par franceinfo pour réinscrire cette interdiction dans le Code de déontologie médicale. « C’est le sachant, c’est celui qui a votre santé entre les mains, il peut toucher votre corps… Il ne faut pas que le soin soit un alibi », explique-t-elle.

« Nous ne savons pas comment faire pour arrêter cela »

« Ce n’est pas en ‘bashant’ les professionnels qu’on va améliorer les choses », défend Israël Nisand. « Il ne faut pas qu’on donne l’impression aux jeunes que ce métier n’est pas fréquentable, s’inquiète-t-il. La question, c’est qui accouchera nos filles ? » Le professeur affirme cependant qu’il doit y avoir une attention particulière chez les gynécologues et obstétriciens pour éviter les propos sexistes. « Nous, les professionnels de l’intimité des femmes, nous ne pouvons accepter qu’il y ait des propos sexistes dans nos rangs », déclare-t-il.

« Il faut éviter les propos sexistes », assure le Dr. Paganelli. Mais elle dénonce plutôt la réaction de certaines patientes face à leur praticien. « Quand on fait remarquer à une femme qu’on a du mal à réaliser tel ou tel examen parce qu’il y a trop de graisse, ou quand on la pèse et qu’on lui fait remarquer qu’elle a pris du poids, ce n’est pas pour l’insulter. Or certaines peuvent le prendre mal, affirme-t-elle. On a tous eu une femme qui s’est plainte qu’on lui ait dit quelque chose qu’on n’aurait pas dû dire. »

Bientôt on ne pourra plus que parler de la météo, il ne faudra plus rien dire, je crains qu’on en arrive à cela.

Dr. Elisabeth Paganelli, secrétaire générale du Syngof à franceinfo

Pour les représentants de la profession, l’une des causes des mauvaises expériences des femmes, notamment lors de leur suivi obstétrical, est la cadence infernale du personnel de santé. « Je ne peux que commenter le fait qu’il y a des violences et que nous en sommes navrés, et que nous ne savons pas comment faire pour arrêter ça », lâche le Dr. Nisand. « Je crains qu’on ne doive fermer encore d’autres maternités, explique-t-il, cette carence peut avoir des répercussions sur le soin des femmes ». « Une nuit de garde avec 15 accouchements et pas grand monde, vous n’avez pas le temps d’être attentif », confirme le Dr. Piet.

Des soins douloureux par nature ?

La secrétaire générale du Syngof, elle, va plus loin et invoque la nature même des soins.

On nous reproche beaucoup la douleur des actes gynécologiques, mais on n’a pas de solution par rapport à ça, on n’a pas d’autres techniques. Cela reste douloureux et invasif. Sinon, on arrête de soigner.

Dr Elisabeth Paganelli, secrétaire générale du Syngof à franceinfo

« Il faudrait faire des fiches pour mieux expliquer les conditions des examens et la douleur qu’il faut malheureusementaccepter, affirme-t-elle. C’est plutôt dans ce sens qu’il faut faire de la prévention. » Une position qui fait bondir Emmanuelle Piet, elle aussi gynécologue.

Je ne vois pas pourquoi on aurait mal, moi je suis persuadée qu’on peut être doux. Si vous considérez comme normal que cela fasse mal, il n’y a aucune raison que vous vous appliquiez.

Dr. Emmanuelle Piet, gynécologue et présidente du Collectif féministe contre le viol à franceinfo

Pour mettre fin à ces violences gynécologiques et obstétricales, le HCE préconise de mieux former les médecins. L’organisme suggère notamment de « renforcer la prévention et la lutte contre le sexisme au sein des études de médecine » et de « renforcer la formation initiale et continue des professions médicales et paramédicales en matière de bientraitance et respect du consentement et de dépistage des violences sexistes et sexuelles ».