Pour la première fois depuis le début des manifestations contre son cinquième mandat, le Président s’est adressé aux Algériens dans un texte où il propose une forme de transition politique. Mais la confiance est rompue.

Abdelaziz Bouteflika, dont la candidature à un cinquième mandat est rejetée par un mouvement populaire inédit dans les rues d’Algérie, s’est pour la première fois exprimé, dimanche, «en réponse aux sollicitations des citoyens, de la classe politique et de la société civile». C’est depuis Genève, où le Président, lourdement handicapé, est soigné depuis une semaine, qu’il s’est adressé aux Algériens, à travers une lettre lue à la télévision publique.

Qu’il l’ait ou non lui-même écrite ou dictée importe peu. Bouteflika, malgré son infirmité et quelle que soit la réalité de son pouvoir effectif, est la voix du régime. Que dit-il ? D’abord qu’il ne renonce pas à se présenter à l’élection présidentielle du 18 avril. Son nouveau directeur de campagne, Abdelghani Zaalane, a déposé comme prévu son dossier de candidature au Conseil constitutionnel ce 3 mars, date butoir. La première revendication des manifestants est donc déçue. Mais le Président, à la tête de l’Algérie depuis vingt ans, prend également une série d’engagements «devant Dieu et devant le peuple algérien».

«transmission générationnelle»

A commencer par la «tenue d’une conférence nationale inclusive et indépendante pour débattre, élaborer et adopter des réformes politiques, institutionnelles, économiques et sociales, devant constituer le socle du nouveau système rénovateur de l’Etat national algérien en harmonie avec les aspirations de notre peuple». Cette réforme radicale de l’Etat passerait par l’adoption, par référendum, d’une «nouvelle Constitution qui consacrera la naissance de la nouvelle république et du nouveau système».

Dans un second temps, Bouteflika promet une «élection présidentielle anticipée conformément au calendrier arrêté par la conférence nationale indépendante», à laquelle il ne sera «pas candidat». Le scrutin serait confié à un «mécanisme indépendant qui aura la responsabilité exclusive de l’organisation de l’élection». Ainsi, conclut le chef de l’Etat, sera assurée la «transmission générationnelle dans une Algérie réconciliée avec elle-même».

En somme, faites-moi une dernière fois confiance, demande le vieux combattant de la guerre de libération nationale: je vous ai entendus, je vais moi-même réaliser le changement auquel vous aspirez avant de quitter le pouvoir… de mon propre gré. Partir sans être chassé. Mais la ficelle est grosse. Selon son plan, Bouteflika reste évidemment au centre du jeu et garde la main sur le calendrier et l’organisation des réformes. Alors que sa personne – ou plus exactement son état de décrépitude physique – est précisément la cible des manifestants, qui, dans un sursaut de dignité, crient leur refus de voir reconduit un fantôme, empêché par son impotence de gouverner réellement.

 Big-bang institutionnel

Surtout, qui peut se représenter le président de 82 ans en homme du changement ? Bouteflika est l’incarnation du régime verrouillé, opaque, prédateur, aujourd’hui installé à la tête du pays. C’est son clan qui a asphyxié depuis vingt ans la vie politique algérienne, empêché la diversification de l’économie, détruit tout obstacle à sa présidence à vie. Sa soudaine conversion aux vertus de la démocratie sera difficile à faire avaler aux manifestants qui défilent depuis le 22 février.

Deux semaines plus tôt, sa lettre aurait sans doute constitué un événement politique majeur. Au-delà de l’annonce de son départ, le Président suggère, au fond, un big-bang institutionnel : nouvelle Constitution, nouvelle république, une «redistribution des richesses nationales plus juste et plus équitable», une «mobilisation nationale effective contre toutes les formes de corruption». Bref, rien de moins que «le changement du système», comme ose l’écrire Bouteflika.

Sauf que ses annonces arrivent trop tard. Le régime ne propose pas, il réagit sous la pression. Comment croire à sa sincérité ? Aujourd’hui, son programme apparaît comme une tentative de sauver les meubles en gagnant le temps nécessaire à sa préservation, à l’organisation de la succession du vieux chef. Et peut-être d’ailleurs y parviendra-t-il. Mais les centaines de milliers de citoyens descendus dans la rue ne sont pas dupes de ce discours. Ils ont engagé un bras de fer avec le pouvoir, fait voler en éclat des décennies de tabous. Or cette énergie collective libérée ne s’éteint pas sur commande. En dix jours, l’Algérie a déjà changé.