La nouvelle de la mort de Hamza Ben Laden, fils d’Oussama Ben Laden, a été diffusée par la presse américaine à compter de jeudi. L’événement survient alors qu’Al-Qaïda fait face à des situations contrastées sur les théâtres d’opération, de l’Afghanistan au Sahel, où l’organisation est présente.

Un nom aux terribles échos a refait surface dans la presse américaine jeudi. Celle-ci a en effet annoncé la mort de Hamza Ben Laden, fils du commanditaire des attentats du 11 septembre 2001. Les circonstances et la temporalité de cette mort demeurent obscures, même si le New York Times avance cette dernière a pu se dérouler au cours des deux premières années du mandat de Donald Trump et peut-être à la fin de 2017. L’élimination de celui que de nombreux spécialistes, dont l’ancien agent du FBI Ali Soufan, ont décrit comme le fils préféré d’Oussama Ben Laden, prolonge la longue liste des dignitaires dAl-Qaïda rayés des organigrammes. Pour autant, son influence directe sur l’organisation apparaissait minime. Cole Bunzel, chercheur associé à Yale et auteur du site spécialisée Jihadica, a précisé auprès du National le rôle de Hamza Ben Laden au sein d’Al-Qaïda:

« Il était personnellement impliqué dans leur cellule médiatique mais ses discours semblaient n’attirer qu’une attention limitée. »

Hamza Ben Laden, un symbole plus qu’un acteur

Joint par téléphone par nos soins, David Rigoulet-Roze, chercheur et enseignant, spécialiste des questions d’islamisme, auteur entre autres de Géopolitique de l’Arabie saoudite, et rédacteur en chef de la revue Orients Stratégiques (l’Harmattan), définit en revanche la place occupée par Hamza Ben Laden dans l’imaginaire « qaïdiste »:

« Il faisait en tout cas figure d’héritier présomptif – depuis la mort d’un autre fils d’une de ses autres femmes, en l’occurrence Saad Ben Laden tué par un drone en juillet 2009 au Waziristan pakistanais – et se trouvait d’ailleurs désigné comme tel dans les cassettes trouvées dans le complexe fortifié d’Abbottabad où son père fut tué lors d’un assaut des SEALS américains le 1er mai 2011. Il incarne au sens strict une forme de légitimité incontestable induite par la force du lignage patriarcal dans la culture arabique dont il est issu. »

Disposer de la figure de Hamza en vitrine pouvait présenter une autre vertu aux yeux d’Al-Qaïda dans la querelle profonde qui l’oppose à Daesh: le nom Ben Laden est en effet bien souvent révéré par les troupes de la milice d’Abou Bakr al-Baghdadi. Le symbole trouvait cependant vite ses limites. Là où lemillénarisme de Daesh a conduit l’organisation à proclamer à l’été 2014 le « Califat », et à bâtir une administration pour le gérer, Al-Qaïda, fidèle au sillon creusé par Oussama Ben Laden, estime la fondation d’un tel empire prématurée. Entre autres différences théologiques et idéologiques, encore enfiévrées par des conflits plus personnels, cette ligne de fracture sépare al Qaïda et Daesh et a redessiné le paysage du jihadisme mondial.

C’est donc région par région qu’il faut étudier la situation d’Al-Qaïda pour juger de ses forces et faiblesses actuelles. Deux fiefs se détachent dans l’histoire de cette dernière instance, dirigée depuis la mort d’Oussama Ben Laden par le doctrinaire égyptien Ayman al-Zawahiri. L’Afghanistan, où Al-Qaïda a prospéré grâce à son alliance avec les talibans, est l’un d’entre eux.

Le fief afghan

Et, même si Daesh tente d’y étendre son influence, la puissance de l’organisation d’al-Zawahiri reste grande dans la région: « De fait, historiquement, l’Afghanistan constitue la matrice géographique d’Al-Qaïda (‘la Base’ en arabe) puisque c’est là que la ‘maison-mère’ de l’organisation émerge officiellement à la fin des années 80. Et le lien reste très fort. Dans les rares endroits, des régions très circonscrites dans l’est du pays, où les hommes de Daesh essayent de s’implanter, ils font l’objet d’attaques de talibans et d’al Qaïda », retrace David Rigoulet-Roze qui évoque également la teneur des négociations actuelles entre Américains, délégation afghanes et talibans afin d’initier un possible retrait du contingent américain.

L’une des clauses primordiales de ces discussions réside dans l’engagement demandé aux talibans de ne pas laisser un sanctuaire pour jihadistes voir à nouveau le jour en Afghanistan et de s’opposer à ceux-ci le cas échéant: « Les Américains pensent à la fois à Al-Qaïda et à Daesh. Pour Al-Qaïda, c’est un peu compliqué mais en ce qui concerne Daesh, les talibans disent qu’il n’y a pas de problème. »

Le berceau yéménite

La situation est comparable dans l’autre bastion d’Al-Qaïda:le Yémen. Les groupes salafistes pullulent dans cette contrée du sud de la péninsule arabique déchirée par une guerre civile qui dure depuis déjà cinq longues années. Mais l’endroit semble encore un pré carré d’Al-Qaïda.

« Le Yémen est en quelque sorte la matrice ‘familialiste’ d’al-Qaïda car la famille Ben Laden dont le patriarche allait faire fortune dans le BTP en Arabie Saoudite via le Saudi Ben Laden Group, en était originaire – plus précisément de la région du Hadramaout – avant de s’établir en Arabie saoudite. Et Aqpa (Al-Qaïda dans la péninsule arabique) résultat de la fusion en janvier 2009 d’’Al-Qaïda au pays des deux saintes mosquées’ et d »Al-Qaïda en Yémen’ demeure la structure opérationnelle la plus forte et la plus dangereuse d’al-Qaïda ‘canal historique’ aux dires même des services de renseignement américains. Là encore, Daesh a le plus grand mal à s’implanter. » Selon le chercheur, le rapport de forces est le suivant: quelques centaines de membres de Daesh au Yémen contre des milliers « voire des dizaines de milliers » pour Al-Qaïda.

Sur des territoires aussi dissemblables que le Yémen et l’Afghanistan, al Qaïda semble camper sur une ligne de force: ses alliances avec les acteurs locaux. Comment expliquer l’entente entre une organisation internationaliste, n’ayant pas hésité à fomenter puis accomplir des attaques partout sur la planète, et des groupes tenant de ce que notre spécialiste qualifie d' »islamonationalisme », dont les talibans fournissent un exemple fameux?

« Il y a une logique familialiste en Afghanistan et au Yémen, où Al-Qaïda contracte des unions matrimoniales qui les impliquent dans le jeu tribal », développe-t-il.

Un associé dans la corne de l’Afrique

De l’autre côté de la mer Rouge, sur les rivages de la corne de l’Afrique, al Qaïda peut encore se prévaloir d’un autre associé de poids: les shebabs, qui terrorisent la Somalie et le Kenya. « Les shebabs ont prêté allégeance à Al-Qaïda en septembre 2009 et ont renouvelé leur fidélité à al-Qaïda en 2012 et de nouveau en septembre 2014 en refusant ostensiblement de faire allégeance à Daesh « , confirme David Rigoulet-Roze.

Longtemps, la logistique des shebabs a beaucoup reposé sur l’aide apportée par AQPA. Dans un document élaboré par le FBI, tiré de l’interrogatoire d’un combattant islamiste de la région et tout juste déclassifié en vertu du Freedom of Information Act (Loi sur la liberté d’information), il s’avère par exemple que les shebabs avaient discrètement sollicité par le passé la venue de « communicants expérimentés d’AQPA » pour remédier à leur « mauvaise image médiatique ».

Pour ce qui est des armes en revanche, la chose est devenue plus complexe, notamment depuis que la coalition sunnite a instauré un blocus dans la mer Rouge en 2015, bien que, remarque David Rigoulet-Roze, il y ait toujours des « facilités dans la région en termes de trafic d’armement » et que les groupes militaires puissent se tourner vers « plusieurs sources ».

Pression autour du Sahara

Dans le cœur du continent, al Qaïda connaît par ailleurs des difficultés supérieures même si le groupuscule bénéficie toujours de son antériorité en termes d’implantation par rapport à Daesch qui cherche aujourd’hui à la concurrencer. « En Libye, le rapport de forces est plus équilibré avec Daesh », note l’auteur de Géopolitique de l’Arabie saoudite. « Les deux organisations sont simultanément actives. » Tripoli a de surcroît annoncé récemment l’arrestation de dirigeants « qaïdistes », illustrant à la fois leur présence dans la région et la vulnérabilité de leur organisation. Il faut dire qu’al Qaïda au maghreb islamique (AQMI), qui fait figure de mastodonte du terrorisme de la Libye aux extrémités méridionales du Sahara, subit de plein fouet la concurrence de la soldatesque rivale.

Plus au sud, Daesh leur dame même le pion, forçant des portes contre lesquelles al Qaïda avait toujours buté. Le 19 avril dernier, l’appareil d’Abou Baker al-Baghdadi revendiquait ainsi, et pour la première fois, un attentat sur le territoire de la République démocratique du Congo.