Pour les associations de défense de l’environnement, les incendies sont favorisés par la politique d’extension des terres agricoles.

Depuis début août, la Bolivie, comme son voisin brésilien, est confrontée à d’immenses feux de forêts qui, selon les estimations officielles, ont déjà ravagé entre 750 000 et un million d’hectares. Les incendies touchent la région de la Chiquitania, une zone de plaine à l’est du pays, jouxtant le bassin amazonien, sans que la tragédie au Brésil y soit directement liée.

La zone est « d’une grande biodiversité et renferme la réserve naturelle de Tucavaca », explique Cecilia Martinez, anthropologue à l’université de Buenos Aires. Elle abrite des centaines d’espèces d’animaux et de plantes endémiques « uniques au monde » et de « nombreuses population indigènes et métisses » y vivent. Les feux touchent également la région frontalière du Paraguay et les deux pays ont annoncé avoir mis en commun leurs forces pour les éteindre.

Vendredi 23 août, le gouvernement d’Evo Morales a déployé d’importants moyens pour venir à bout des flammes, avec notamment la location d’un Boeing Supertanker aux Etats-Unis, un avion-citerne capable de transporter jusqu’à 75 000 litres d’eau par vol et ayant une autonomie de treize heures.

Une réponse jugée « tardive » par les associations environnementales. « Il a fallu que le feu s’étende et arrive à un niveau hors de contrôle pour que le gouvernement envoie des hélicoptères et des avions », dénonce Pablo Villegas, chercheur au Centre de documentation et d’information de Bolivie (Cedib), une organisation proche des milieux écologistes.

Six vols ont été réalisés depuis samedi, qualifiés de « succès » par le ministre de la présidence, Juan Ramon Quintana, qui a déclaré que les pompiers avaient pu circonscrire plusieurs foyers. Quelque 2 000 militaires et 450 policiers ont également été dépêchés, selon le ministère de la présidence.

« Agrandissement de monocultures »

Néanmoins, les incendies n’étaient toujours pas maîtrisés dimanche soir, en raison surtout des vents particulièrement violents en cette période de l’année. Selon les autorités, les foyers s’étendaient sur plus de 4 000 hectares dans des zones toujours « inaccessibles ».

Les critiques n’ont pas tardé à émerger de la part de groupes d’opposition et d’organisations écologistes, qui demandent la « proclamation de désastre national » et le déploiement d’une « aide internationale ». Dimanche dans la soirée, le gouvernement bolivien a annoncé que l’aide était « bienvenue ».

Les ONG accusent également le président Evo Morales – qui sera candidat à sa réélection le 20 octobre et a demandé la suspension pour une semaine de la campagne présidentielle – d’être responsable de ces incendies, comme son homologue brésilien. Les feux sont favorisés selon elles par une politique de déprédation de l’environnement qui participe « à la déforestation » et à « l’avancée de la frontière agricole ».

La Coordination nationale de défense des territoires indigènes paysans originels et des aires protégées (Contiocap) estime que cette « dévastation » est « le fruit d’une politique économique irrationnelle d’agrandissement de monocultures [de soja et de canne à sucre] et d’une extension de l’élevage ».

« Décret criminel »

Au centre de la polémique, un décret, promulgué le 9 juillet, autorise le « brûlis contrôlé » pour les petits propriétaires terriens et les propriétés communautaires dans les départements de Santa Cruz et Beni, ceux-là même qui sont aujourd’hui en proie aux flammes. « Il s’agit d’un décret irresponsable et criminel qui favorise une pratique dangereuse alors que nous sommes en pleine époque de sécheresse et de vents violents », s’indigne Pablo Villegas.

La culture sur brûlis – chaqueo – est une pratique courante en Bolivie avant les semailles. De l’avis des agriculteurs, elle améliore la qualité des sols. Evo Morales a récemment défendu cette pratique dans la presse, s’interrogeant : « De quoi vont vivre les petits paysans s’ils ne pratiquent pas le brûlis ? » Lors de la promulgation du texte, il avait également jugé « essentiel » que cette pratique soit contrôlée et rappelé que le gouvernement avait pour « mission que la Bolivie puisse croître économiquement, non seulement à partir des ressources naturelles non renouvelables, mais également grâce à l’agriculture ».

Pourtant, selon les détracteurs, ce décret servirait avant tout les intérêts de l’agro-industrie. « Le gouvernement favorise l’implantation de colons [l’expression désigne généralement en Bolivie des paysans venus des Andes pour trouver des terres plus propices dans les basses terres] pour défricher et ouvrir la voie aux grands propriétaires », affirme Pablo Villegas.

Les organisations environnementales dénoncent aussi le supposé « double discours » du président bolivien, qui se poserait en défenseur de la « Terre mère » à l’étranger mais pratiquerait au niveau national une politique contraire.

« Politique extractiviste »

Parvenus au pouvoir en 2005, Evo Morales et son Mouvement vers le socialisme (MAS) ont approuvé en 2009 une nouvelle Constitution qui reconnaît des droits à la nature. Toutefois, « il défend une politique extractiviste [basée sur l’extraction des matières premières], des mégaprojets hydroélectriques et des routes au cœur même de parcs naturels et de territoires indigènes », dénonçait dès 2017 Pablo Solon, ex-ambassadeur sous l’administration d’Evo Morales et activiste pour la défense de l’environnement.

Comme le Brésil voisin, la Bolivie subit une déforestation à grande échelle. Les organisations écologistes boliviennes estiment que 350 000 hectares de forêts, de bois et de pâturages sont perdus chaque année du fait de l’extension de l’activité agricole. Si les conséquences de ces incendies sont encore difficiles à mesurer, elles s’accordent à dire qu’elles sont « énormes » et déplorent des dommages « irréversibles ». Près de 2 000 personnes sont affectées par les feux et les éleveurs ont déclaré dans la presse que leurs pertes s’élevaient déjà à 5 millions de dollars. La reforestation de la zone ravagée par les incendies prendra, selon les spécialistes, au minimum, près de deux cents ans.