L’ex-président de l’UEFA et l’ex-conseillère de Nicolas Sarkozy ont aussi été interrogés sur le rachat du PSG et la création de la chaîne BeIn Sports.

Interrogé pendant une quinzaine d’heures à Nanterre, mardi 18 juin, dans le cadre de l’enquête ordonnée par le Parquet national financier (PNF) sur les conditions de l’attribution de la Coupe du monde de football 2022 au Qatar, l’ex-président de l’Union des associations européennes de football (UEFA) Michel Platini est sorti libre de sa garde à vue, mercredi un peu avant une heure du matin.

Aucune charge n’a été retenue à ce stade contre l’ex-numéro 10 des Bleus – dont la suspension par la Fédération internationale de football (FIFA) prendra fin en octobre – dans la mesure où l’enquête n’est que dans sa phase préliminaire. Il avait été convoqué, mardi, comme témoin par l’Office central de lutte contre la corruption et les infractions financières et fiscales (OCLCIFF).

L’ancienne conseillère technique chargée des sports de Nicolas Sarkozy lorsque celui-ci était à l’Elysée, Sophie Dion, a également été placée en garde à vue, mardi, dans le cadre de cette enquête « visant des faits présumés de corruption active et passive de personne n’exerçant pas de fonction publique ». Claude Guéant, ex-secrétaire général de l’Elysée, a également été auditionné, mardi, sous le statut de « suspect libre ». Tous deux sont également ressortis, libres, tard dans la nuit.

Le déjeuner du 23 novembre 2010 au cœur de l’enquête

De quoi a-t-il été question lors de cette longue audition ? Les enquêteurs se sont surtout penchés sur le déjeuner organisé le 23 novembre 2010 à l’Elysée, en présence de Nicolas Sarkozy, de Michel Platini, de l’émir actuel du Qatar, Tamim Ben Hamad Al-Thani, du cheikh Hamad Ben Jassem, alors premier ministre et ministre des affaires étrangères de l’émirat. Selon les archives de l’Elysée, auxquelles Le Monde a eu accès, Claude Guéant et Sophie Dion ont également participé à ce déjeuner, une dizaine de jours avant le vote d’attribution du Mondial 2022.

Contacté par Le Monde en 2015, M. Guéant affirmait que ce déjeuner ne lui disait « rien ». « Je n’y étais pas, je ne peux pas vous dire », insistait-il. De son côté, Sophie Dion avait assuré au Monde, en 2015, qu’elle n’avait jamais participé au déjeuner. Entendue par la justice française, l’ex-députée (Les Républicains) de la Haute-Savoie (2012-2017) entretient des liens privilégiés avec l’émirat : elle a été vice-présidente du groupe d’amitié France-Qatar à l’Assemblée nationale. Sa chaire sur « l’éthique et la sécurité dans le sport » à l’université Paris-I Panthéon-Sorbonne est financée par le Centre international pour la sécurité dans le sport, une fondation de droit qatarie, approvisionnée par l’émirat.

Pour sa part, M. Platini a redit qu’il avait sollicité M. Sarkozy pour lui indiquer son vote et qu’il ignorait la présence des Qataris avant le déjeuner. Lui qui a reconnu avoir voté pour l’émirat, le 2 décembre 2010, après avoir voulu se prononcer en faveur des Etats-Unis. Lors de sa confrontation avec M. Guéant et Sophie Dion, l’ex-numéro 10 des Bleus a confirmé que M. Guéant avait participé au déjeuner et qu’il se souvenait vaguement avoir pris ce repas en présence de Mme Dion. Cette dernière a reconnu avoir organisé la réunion, avoir figuré sur le plan de table, mais dit ne pas y avoir participé.

La version de Claude Guéant et « l’apéritif »

« Après avoir répondu à l’intégralité des très nombreuses questions qui lui ont été posées, M. Claude Guéant ne s’est pas vu notifier la moindre accusation et je ne vois raisonnablement guère comment il pourrait en être autrement à l’avenir », déclare au Monde Me Philippe Bouchez El-Ghozi, l’avocat de l’ex-secrétaire général de l’Elysée.

« La réponse de M. Guéant est catégorique : il n’a pas participé à ce déjeuner », assure son avocat. Alors, pourquoi figurait-il, comme Mme Dion, sur le plan de table et dans les archives de l’Elysée ? « Il y a toujours un plan de table fait par le protocole et le secrétaire général y figurait toujours pour les déjeuners diplomatiques, explique Me Bouchez El-Ghozi. Il y allait si son agenda le permettait, s’il n’y avait pas d’urgence. Le plan de table ne veut pas dire qu’il était matériellement présent. Il n’y a pas pas besoin d’écrit à l’Elysée attestant qu’on ait enlevé un couvert. »

Selon l’avocat de Claude Guéant, le déjeuner « devait se faire en deux temps » :

« Nicolas Sarkozy faisait entrer M. Platini et, dans un deuxième temps, il y avait le déjeuner avec les officiels qataris. Mais, comme d’habitude, M. Sarkozy était en retard et c’est M. Guéant, en tant que numéro 2 de l’Elysée et bras droit du président de la République, qui a accueilli et fait patienter la délégation qatarie et M. Platini lors d’un apéritif dans un salon jouxtant la salle à manger, dans l’attente de l’arrivée de M. Sarkozy. M. Guéant a souvenir que l’apéritif a duré. Puis M. Guéant et Mme Dion se sont éclipsés. »

Pour l’avocat de M. Guéant, « personne ne ment. M. Platini se souvient avoir vu M. Guéant et Mme Dion à l’apéritif, dans le salon. Le timing d’arrivée de M. Sarkozy a modifié le protocole. »

Le rachat du PSG, beIN Sports, l’Euro 2016

Les enquêteurs sont, par ailleurs, revenus sur le rachat, en juin 2011, soit huit mois après le déjeuner, du Paris-Saint-Germain par le fonds Qatar Sports Investments pour 76 millions d’euros, réglés en une seule fois. M. Platini était opposé à cette vente.Depuis 2006, le PSG était la propriété du fonds américain Colony Capital, dont le représentant en France est l’homme d’affaires Sébastien Bazin, ami de l’ex-chef de l’Etat.

« Concernant l’investissement très fort de M. Sarkozy pour que le Qatar puisse avoir des votes, beaucoup de chefs de l’Etat l’ont fait, car c’était un enjeu géopolitique. Il n’y a pas le début du début d’un élément attestant d’un pacte corruptif en ce qui concerne mon client ou la présidence de la République », affirme l’avocat de M. Guéant.

Il a été aussi question, mardi, de la création à venir de la chaîne de télévision beIN Sports, filiale du groupe qatari Al-Jazira, lancée en juin 2012 pour l’Euro et dirigée alors par Nasser Al-Khelaïfi, l’actuel président du PSG. L’audition a aussi porté sur le Mondial 2018, en Russie, le contrat secret par la FIFA avec le groupe Al-Jazira, trois semaines avant le vote d’attribution de 2010, avec un bonus de 100 millions d’euros à la clé en cas de victoire du Qatar.

Les enquêteurs ont cherché aussi à savoir s’il y avait eu un renvoi d’ascenseur entre M. Sarkozy et M. Platini autour de l’attribution de l’Euro 2016, en France. En mai 2010, M. Sarkozy s’était rendu à Genève lors de la courte victoire dans les urnes (7 voix contre six) de l’Hexagone face à la Turquie. L’ex-patron de l’UEFA a redit qu’il n’y avait eu aucun accord avec l’ancien chef de l’Etat, assurant qu’il avait seulement exigé que la sécurité de l’événement soit pleinement assurée.

En décembre 2017, M. Platini avait été entendu comme témoin par le PNF. Les domiciles de l’ex-capitaine des Bleus, à Saint-Cloud (Hauts-de-Seine) et près de Nyon, ont été simultanément perquisitionnés. Par ailleurs, ses coffres bancaires parisiens ont été ouverts et ses comptes en banque ont été examinés. « Cette garde à vue est l’effet collatéral, ressenti comme injuste par M. Platini, d’une affaire qui le dépasse complètement et à laquelle il est complètement étranger », a déclaré au Monde Me William Bourdon, l’avocat de M. Platini.

Quant à M. Sarkozy, il s’était félicité de l’attribution du Mondial 2022 au Qatar, en décembre 2012, à la tribune des Doha Goals, forum sur le sport organisé par l’homme d’affaires Richard Attias, mari de son ex-épouse Cécilia. L’ex-chef de l’Etat n’a pas été convoqué dans le cadre de l’enquête sur l’obtention du tournoi par l’émirat.