Le mouvement, lancé par un informaticien sans affiliation politique, assure que «les idées d’extrême droite, fascistes et inhumaines n’ont pas leur place» en son sein. Mais il ne se distancie pas des militants d’extrême droite qui participent à ses manifestations contre les restrictions liées à la crise du Covid-19.

Question posée par Yves Deplasse le 05/08/2020

Bonjour,

Samedi 1er août, à Berlin, la manifestation «Jour de liberté : la fin de la pandémie» a réuni plus de 20 000 personnes opposées aux restrictions mises en place en Allemagne pour lutter contre le coronavirus, comme le port du masque. Organisée par le mouvement stuttgartois Querdenken 711, cette protestation a vu défiler une foule composée de sceptiques du coronavirus, de complotistes, d’activistes antivaccins, d’entrepreneurs lassés par les mesures de distanciation sociales, des ésotéristes, mais aussi des militants nationalistes ou d’extrême droite venus avec leur drapeau noir-blanc-rouge de l’empire allemand. La participation de l’extrême droite à ces rassemblements étant souvent soulignée dans les articles de la presse allemande et internationale, vous souhaitez savoir si les organisateurs de Querdenken 711 sont liés à ces mouvances.

Querdenken 711, qu’on peut traduire par «Penser différemment 711», est une initiative lancée à Stuttgart (l’indicatif téléphonique de la ville est le 711) à la mi-avril par Michael Ballweg, un entrepreneur en informatique de 46 ans, sans engagement politique connu. Sur son site, l’organisation se présente comme «non partisane», n’excluant «aucune opinion», et défendant «la restauration de la Constitution» pour que «tous les moyens démocratiques soient à nouveau disponibles», car elle estime que les restrictions liées au Covid-19 sont antidémocratiques. Querdenken 711 réclame que les différents partis politiques adaptent leurs programmes à la crise du Covid-19, pour que des élections anticipées aient lieu dès octobre 2020, alors que le mandat d’Angela Merkel doit se terminer en septembre 2021. Michael Ballweg a, par ailleurs, annoncé son intention de briguer la mairie de sa ville en novembre 2020 en tant que candidat sans parti.

Pas d’extrême droite mais ouvert à ses idées

Les rassemblements de Querdenken 711 a, dès le début, drainé des opposants à la politique d’Angela Merkel de lutte contre le Covid-19, parmi lesquels des militants d’extrême droite. Michael Ballweg a été rapidement interrogé sur les accointances de son mouvement avec ce milieu.

L’organisation a répondu à cette question dans une vidéo postée sur Youtube, dont on traduirait le titre en français par «Les manifestations de Querdenken 711 sont-elles d’extrême droite, de droite radicale ou ouvertes aux idées d’extrême droite ?» Pour rappel, en Allemagne, le terme rechtsextrem est utilisé avec précaution. L’office fédéral pour la protection de la Constitution fait la distinction entre l’extrémisme de droite (rechtsextremismus), et le radicalisme de droite (rechtsradikalismus) car l’extrémisme va «à l’encontre du cœur de notre constitution» alors que le radicalisme de droite «reconnaît les principes fondamentaux de notre ordre constitutionnel». Le qualificatif rechtsoffen correspond à une ouverture aux idées de la droite radicale ou extrême.

La vidéo partagée sur Youtube par Querdenken 711 compile des interventions de Michael Ballweg, dans lesquels le fondateur du mouvement assure que «les idées d’extrême droite, fascistes et inhumaines n’ont pas leur place dans notre mouvement», ajoutant aussitôt qu’«il en va de même pour le potentiel violent de l’extrême gauche. Parce que nous sommes un mouvement pacifique qui vit la démocratie, et qui permet d’avoir des opinions.» Contacté par CheckNews, le journaliste Stefan Lauer, travaillant pour la fondation Antonio Amadeu qui surveille l’extrême droite et l’antisémitisme en Allemagne, considère que «Querdenken 711 n’est pas en soi d’extrême droite [rechtsextrem], mais on peut dire qu’ils sont ouverts à l’extrême droite [rechtsoffen]. Leurs contenus ne sont pas ceux d’extrémistes de droite ou ne sont pas nécessairement racistes, mais ils n’ont pas de problème à ce que des néonazis ou des militants d’extrême droite défilent à leurs côtés». Dans la même vidéo, Michael Ballweg répond à ce reproche en rappelant que l’article 8 de la Constitution allemande prévoit que «tous les Allemands ont le droit de se réunir paisiblement et sans armes, sans déclaration ni autorisation préalable». Il estime que ce n’est pas son rôle d’organisateur de décider qui peut participer à ses rassemblements car «une manifestation n’est pas un événement avec des billets et un contrôle d’entrée» et donc que «toute personne qui le souhaite peut participer à une manifestation».

Un porte-parole embrasse un négationniste notoire

Si le fondateur de Querdenken 711 n’apparaît pas comme étant un militant d’extrême droite, on peut observer qu’il ne ferme pas totalement la porte aux personnes issues de cette mouvance. Des recherches du quotidien berlinois Tagesspiegel ont ainsi révélé qu’un autre membre de l’organisation, le porte-parole Stephan Bergmann, a relayé sur son compte Facebook de nombreuses vidéos et publications racistes, complotistes, islamophobes et antisémites mettant en garde contre le «mélange des races», ou annonçant que le peuple allemand serait en passe d’être systématiquement anéanti par l’importation de «guerriers tribaux d’Afrique» et de «masses de musulmans». L’intéressé a nié malgré les captures d’écrans réalisées par le journal, qui n’a pas obtenu de réponse de Michael Ballweg. L’entrepreneur stutgarttois n’a également pas souhaité prendre ses distances avec la publication d’extrême droite Compact, qui appelle à participer aux rassemblements de Querdenken 711 sur son site, alors que le magazine est mis «sous observation» par l’office fédéral pour la protection de la Constitution depuis mars 2020, car il diffuse «des motifs révisionnistes, de la théorie du complot et xénophobes».

Sur la question de l’antisémitisme, Stefan Lauer ajoute que le porte-parole Stephan Bergmann a été vu en train de saluer chaleureusement Nikolai Nerling, un vidéaste condamné à plusieurs reprises par la justice allemande pour négationnisme.

Il souligne aussi qu’on retrouve des personnes portant des étoiles jaunes dans les manifestations, ce qui est «extrêmement problématique parce qu’ils relativisent la Shoah», en se présentant comme les victimes du gouvernement Merkel. Pour le rédacteur de la fondation Antonio Amadeu, Querdenken 711 ne se distancie que «superficiellement» de l’extrême droite, qui est toujours présente à ses rassemblements, mais surtout le mouvement «autorise assez ouvertement et permet la diffusion d’idéologies conspirationnistes empreintes d’antisémitisme et de racisme, qui reposent souvent sur une représentation complotiste du monde».