La réunion destinée à aplanir les différences sur la question des migrants n’a pas permis d’avancer.

Une vraie mise en scène wagnérienne : sombre et monumentale. L’immense tablée des chefs d’Etat et de gouvernement européens, dressée mercredi 19 septembre au soir dans la pénombre du Manège des Rochers, une des plus fameuses salles de concerts de Salzbourg (Autriche), n’a sans doute pas aidé à rapprocher des points de vue toujours aussi divergents sur la migration.

Le but de cette réunion informelle organisée par la présidence autrichienne de l’Union européenne (UE) était pourtant de tenter enfin de sortir par le haut de la crise politique provoquée par le manque criant de solidarité entre Etats membres, ceux de l’Est (à commencer par la Hongrie), refusant toute redistribution des réfugiés, et l’Italie bloquant désormais partiellement ses ports au débarquement des migrants.

En finir avec le « chantage sur la migration » ainsi qu’avec « ceux qui veulent tirer un avantage politique de la situation ». Avancer, au contraire, dans la recherche des solutions : c’est en substance ce qu’avait souhaité pour le sommet le président du Conseil européen, Donald Tusk, avec sa franchise habituelle, juste avant le rendez-vous. Il visait clairement le ministre de l’intérieur Matteo Salvini, chef de file de l’extrême droite italienne.

Mais l’atmosphère est restée électrique dans la ville natale de Mozart. A son arrivée, Xavier Bettel, le premier ministre luxembourgeois, s’en est pris lui aussi à M. Salvini, ainsi qu’à la présidence autrichienne : l’Italien avait fait filmer et diffuser une récente algarade entre lui et son homologue luxembourgeois, ponctué d’un déjà célèbre « Merde, alors ! » de ce dernier. Et Vienne n’avait pas protesté. « Je vais demander au premier ministre [italien] GiuseppeConte s’il compte, lui aussi, filmer », a lancé M. Bettel…

Possible accord avec l’Egypte

Le chancelier autrichien, Sebastian Kurz, a lui aussi commencé la réunion en soulignant les réserves de la Hongrie, de la Grèce, de l’Italie ou de l’Espagne à l’égard du projet de la Commission de Bruxelles de muscler l’agence de gardes-frontières européens Frontex en faisant passer ses effectifs à 10 000 agents en 2020.

Mais il a aussi déclaré « avoir le sentiment » que « pour certains pays, davantage d’agents Frontex impliquera davantage de migrants enregistrés [à leur frontière], et donc une plus grande difficulté à les laisser partir [vers d’autres pays]. » Les Etats membres concernés y voient une attaque contre leur prétendu laxisme dans l’enregistrement des arrivants.

Au dîner, les dirigeants européens ont aussi reparlé des plateformes de débarquement, ces centres de tri des migrants qu’ils aimeraient installer dans des pays tiers. Et d’un possible accord avec l’Egypte, avec laquelle la présidence autrichienne aimerait reproduire ce qui a été négocié avec la Turquie du président Recep Tayyip Erdogan : de l’argent contre le maintien des migrants sur son territoire.

M. Tusk a récemment rencontré le président égyptien Abdel Fattah Al-Sissi et il devrait le revoir dimanche 23 septembre à New York. Il a même avancé l’idée d’un sommet entre l’UE et la Ligue arabe en Egypte en février 2019.

Un sommet peut en cacher un autre

En revanche, pour ce qui est des projets de « centres contrôlés » de migrants dans l’UE, négociée jusqu’au bout de la nuit entre le président français Emmanuel Macron et le premier ministre italien Giuseppe Conte lors du Conseil européen de juin, « les discussions ont confirmé que des divergences persistent », précise un diplomate.

Au sommet du Parti populaire européen (PPE), qui se tenait à deux pas du Manège des Rochers, deux heures plus tôt, les dirigeants de la droite conservatrice n’avaient, à l’évidence, pas l’intention de rajouter à la tension ambiante. Ils n’ont donc pas voulu tirer trop vite les conclusions du vote historique au Parlement de Strasbourg, une semaine plus tôt, qui avait dénoncé les risques de violations de l’Etat de droit en Hongrie et recommandé l’activation de l’article 7 des traités de l’UE. Un camouflet infligé au premier ministre hongrois Viktor Orban grâce à des membres de cette famille politique que, dit-il, il refuse de quitter.

Ce dernier est parti avant la fin, sans que la question de son éventuelle éviction du PPE ne soit évoquée. La procédure « article 7 » a été à peine mentionnée, les dirigeants présents rappelant que le PPE ne transigerait pas sur l’Etat de droit mais qu’ils avaient aussi la volonté de « garder la famille unie ».

Temporiser

Pas d’exclusion, donc, pour ce membre encombrant d’un parti paneuropéen aux racines profondément chrétiennes-démocrates, devenu le héros de l’extrême droite sur le Vieux Continent ? Manifestement pas tout de suite. »La presse ne peut pas me forcer à rejeter M. Orban, nous avons des règles« a lancé Joseph Daul, le président du PPE face aux média, expliquant que le parti attendrait de voir comment évolue la procédure article 7 (c’est au conseil de s’en emparer), pour prendre une décision. « Ce n’est pas dans ce type de sommets entre chefs qu’on lave son linge sale », prédisait une source au PPE avant l’événement.

Et pour cause, Angela Merkel, qui reste la vraie « patronne » du PPE, n’est arrivée que pour le dîner des dirigeants européens : durant le sommet du PPE, la chancelière allemande visitait un centre de recherche du constructeur automobile Daimler, un rendez-vous « prévu de longue date », assurait-on au PPE, mais qui rendait impossible une quelconque décision.

Pour ne pas rajouter à une atmosphère déjà lourde, la Commission de Bruxelles a aussi voulu temporiser, mercredi, en évitant de pointer trop du doigt un autre Etat membre, lui aussi dans le collimateur de l’UE : la Pologne. Depuis décembre 2017, Varsovie fait l’objet de cette fameuse procédure « article 7 » pour « risque clair de violation grave de l’Etat de droit ».

La Commission européenne avait dans un premier temps prévu d’annoncer mercredi midi la saisine de la Cour de justice de l’UE à propos de la réforme très contestée de la Cour suprême polonaise, mais l’institution a préféré reporter sa décision. La saisine pourrait toutefois intervenir dans les jours qui viennent.