Renée Fregosi, l’antisémitisme s’accouple avec le populisme et constitue une dynamique particulièrement forte en instrumentalisant les sentiments négatifs du ressentiment et de la vengeance. Et l’augmentation des agressions délictueuses à l’encontre des Juifs en est l’alarmante conséquence.

Renée Fregosi est philosophe et politologue. Son dernier ouvrage s’intitule Français encore un effort… pour rester laïques (Ed. L’Harmattan, février 2019).

La convergence entre un antisémitisme de gauche originel (anticapitaliste et anti-impérialiste), un antisémitisme traditionnel musulman (ennemi religieux et national) et un populisme anti-mondialisation (on aurait dit autrefois «cosmopolite»), trouve son assomption dans l’antisionisme, croisant les deux formes de populisme: le socio-populisme (contre «les riches») et le national-populisme (contre les étrangers et/ou l’impérialisme). La victimisation du peuple, consubstantielle à l’affirmation de l’impunité des puissants et au prétendu «deux poids deux mesures» qui les favoriserait toujours, désigne les Juifs comme l’archétype des privilégiés, des profiteurs, accusés de «profiter» y compris de la Shoah. Le retournement de la charge de la preuve trouve alors sa forme parfaite, c’est-à-dire son absurdité absolue, dans l’accusation d’antisémitisme de celui-là même que l’on traite de sale sioniste et que l’on conspue au cri de «rentre chez toi en Israël, à Tel-Aviv, à Tel-Aviv!»

C’est en effet ce que l’on a pu entendre proférer contre Alain Finkielkraut le 16 février 2019 dans une des manifestations de Gilets jaunes. Étrangement en effet, le cri «antisémite, antisémite, antisémite!» n’était pas semble-t-il adressé à ceux qui traitaient Finkielkraut de sioniste, mais au «Juif sioniste» lui-même! Ce télescopage d’injures, contradictoires a priori, fait écho à la «lettre ouverte» d’Alain Badiou (Le Nouvel Obs, 12 novembre 2015) qui dans un confusionnisme recherché, retourne scandaleusement contre Alain Finkielkraut l’argument de l’antisémitisme, l’accusant de participer de «cette vilenie anti-juive». De même Hakim El Karoui affirmait qu’Alain Finkielkraut étant «dans la haine de lui-même: il fait ce qu’il dénonce» (L’opinion 12 octobre 2015). Et encore Jean-Jacques Busino, de conclure dans son papier «Edwy Plenel contre Alain Finkielkraut» qu’on le voit désormais «sombrer dans des diatribes nauséabondes et dangereuses» (Médiapart 30 septembre 2014).

Ces paroles d’intellectuels expriment sereinement les mêmes inepties que le petit groupe de Gilets jaunes inspirés à la fois des idéologies «antifa», «islamo-gauchiste» et d’une certaine droite radicale dont les porte-voix sont Dieudonné et Soral. Éructant et plein de haine lui-même, un de ces manifestants ajoutait ainsi à l’adresse de Finkielkraut «t’es un haineux, tu vas mourir, dieu va te punir, le peuple va te punir»… Ce phénomène de retournement caractérise en effet depuis plusieurs années déjà les différentes expressions justicialistes, notamment l’antisémitisme antisioniste, et il est manifestement porteur d’une grande violence potentielle.

Alors bien sûr, tous les Gilets jaunes ne sont pas antisémites, comme tous les Gilets jaunes ne sont pas violents. Il n’empêche que la ferme réprobation de la haine anti-juifs comme celle de la violence a bien du mal à être formulée par les Gilets jaunes qui s’expriment dans les médias et sur les réseaux sociaux. Pas davantage on ne peut dire que «les Français en général» sont antisémites ou enclins à la violence.

Cependant, bien que le nombre de Gilets jaunes soit relativement limité, une large partie de la population semble agir par procuration en se faisant entendre par les sondages d’opinion successifs qui ont pendant plusieurs semaines confirmé un soutien au mouvement, même s’il a récemment faibli. Et ce soutien de l’opinion publique française aux Gilets jaunes, sans souci des violences induites ou produites par le mouvement, dénote d’un seuil de tolérance à la violence très bas chez nos concitoyens, voire d’un silencieux accord parfois jubilatoire, avec ces types d’actions. Il sera alors fort intéressant de voir si le soutien au mouvement s’infléchit à la suite des différentes expressions d’antisémitisme qui ont été notées ces derniers jours.

Car le mouvement des Gilets jaunes illustre parfaitement l’ambiguïté du populisme: aspiration démocratique mais face obscure de la démocratie, réponse mais inadéquate à un sentiment d’injustice sociale, penchant complotiste face à la complexité, ressentiment incapable de muter en projet positif, révolte conduisant à la violence et au nihilisme faute de débouché politique. Et surtout, agrégation de revendications disparates voire contradictoires et de courants idéologiques issus de la droite et de la gauche.

L’antisémitisme devient alors un point de convergence essentiel entre «populisme de droite» et «populisme de gauche». Et tout particulièrement l’antisémitisme antisioniste entre en congruence avec le populisme justicialiste: réclamation de la justice tous azimuts pour «les petits, les dominés, les discriminés, les exclus» contre l’impunité des privilégiés, des élites, des dominants, des bénéficiaires de la mondialisation. Grâce à la figure victimaire du Palestinien, la chaîne de causalité diabolique (selon l’expression de Léon Poliakov) se tisse entre Juifs, Israël, Occident, impérialisme, colonisation, mondialisation et capitalisme, des banlieues françaises peuplées «d’Indigènes de la République» aux périphéries oubliées de la mondialisation, et jusqu’aux pays «écrasés par la bureaucratie de Bruxelles» ou «dominés par l’impérialisme américain». La figure honnie du juif y redevient «l’ennemi du peuple», de tous les peuples en lutte.

Face à l’injustice prétendument faite au peuple, s’abattrait le juste châtiment des coupables par les justiciers autoproclamés, voix du peuple ou de Dieu, ce qui revient au même en somme. Le couple populisme/misérabiliste constitue une dynamique particulièrement forte en instrumentalisant les sentiments négatifs du ressentiment et de la vengeance. L’augmentation impressionnante des agressions délictueuses et criminelles à l’encontre des Juifs en France et en Europe en est l’alarmante conséquence.