Le secret a été bien gardé. Ce jeudi 19 septembre, sort, chez Plon, Les Quatre coins du coeur, un roman inédit de Françoise Sagan (1935-2004). Peut-être pas « un cyclone littéraire mêlé à celui d’un tremblement de terre médiatique », comme l’écrit son fils Denis Westhoff dans la préface, mais, assurément, un événement en cette rentrée littéraire. Ironie de l’histoire (ou joli coup d’un éditeur, allez savoir), en ce même jour, Michel Lafon publie Sous le soleil de Sagan, livre témoignage et d’admiration d’Ingrid Méloucham, qui accompagna l’auteure de Bonjour tristesse les quinze dernières années de sa vie.

C’est Denis Westhoff qui a retrouvé le manuscrit inachevé des Quatre coins du coeur, « égaré dans un amas de dossiers, de documents et d’archives diverses »; inachevé et composé de deux volumes qu’il lui a fallu recoudre et corriger « en prenant soin, souligne-t-il, de ne pas toucher au style, ni au ton du roman ». Un roman que Françoise Sagan conçut, semble-t-il, en deux temps, dans les années 1980 puis lors de la décennie suivante, et écrivit selon toute vraisemblance dans son lit. Car, comme le rappelle Ingrid Méloucham, la romancière y passait une grande partie de ses journées. « Françoise recevait, elle, dans son lit XXXL. Elle y prenait même des notes qu’elle gribouillait avec ardeur, ce qui les rendait encore plus difficiles à déchiffrer et maculait les draps de feutre noir. C’était le lieu privilégié de la réflexion, de la plaisanterie, des rencontres puisqu’elle pouvait y accueillir des visiteurs. Le lit de madame Sagan était toujours avancé. »

Une écriture saganesque

Mais, l’inédit, alors ? Qu’en penser ? Denis Westhoff parle d’une « écriture violemment saganesque », ce qui est indéniable, malgré les menues imperfections perceptibles ici ou là. Ainsi, certains passages rappellent sans conteste l’esprit Sagan « … Il serait plus compliqué, et plus ennuyeux encore, d’expliquer pourquoi les Cresson eux-mêmes avaient fait leur fortune dans le cresson, les pois chiches et autres petits légumes (…) Ce sujet inintéressant demanderait, du moins à l’auteur, plus d’imagination que de mémoire. » Ou encore: « Rien comme le rire ne ridiculise ou n’anéantit la morale », « Il rêvait d’amour comme un ridicule Tristan du siècle précédent », « Les innombrables défauts d’Henri Cresson étaient plutôt des absences de qualité » ; il y est aussi question de « veuve sobrement admirable (très simple avec un sparadrap -inutile- à la tempe) », de « ronds-points aussi innombrables qu’inutiles », des « pandores d’autrefois » et d’accidents de voiture, une spécialité maison.

L’atmosphère, elle, ressemble à celle des Faux-Fuyants de 1991, qui relatait l’épopée de quatre mondains, fuyant Paris occupé, emportés sur les routes de France de juin 1940. Pas de mondains ici, mais de bons bourgeois de Touraine, vivant dans une immense demeure aussi baroque qu’inhospitalière. Il y a là le patriarche, Henri Cresson, riche industriel, sa seconde femme, Sandra, plus souvent alitée qu’en station verticale, Philippe, le frère de cette dernière, bellâtre désargenté, et Marie-Laure, la brue, aussi rapace que méprisante envers son mari, Ludovic… l’héritier miraculeusement rescapé d’un accident de voiture et, surtout, de près de trois années passées, sans raison valable et tel un zombi plombé par les médicaments, dans les hôpitaux et autres maisons de rééducation.

Un registre que Françoise Sagan connaît bien et qu’elle entama dans une clinique en 1957 après son accident gravissime en Austin Martin. Une première épreuve qu’elle relata dans Toxique (Stock). Dans ce bref journal de sa cure, elle parlait sans tabou de son addiction au Palfium, un succédané de la morphine qu’on lui administrait à fortes doses, des schizophrènes et autres malades qui hantaient la clinique, de ses nuits blanches…

Bref, Ludovic, c’est elle, ou presque. Revenu du cauchemar, il ne trouve aucune empathie du côté de sa femme et guère plus de compassion en provenance de son père. Tous, murés dans l’incommunicabilité, imprègnent la demeure, pompeusement baptisée La Cressonnade, d’une atmosphère on ne peut plus détestable. Jusqu’à ce que Fanny, la mère de Marie-Laure, débarque de Paris. Elégante, sympathique, dévouée, mais aussi veuve inconsolable, la voilà objet de toutes les attentions… masculines. Ludovic et son père s’éprennent d’elle, et c’est Ludovic, fragile et bourré d’humour, qui l’emporte.

Sous le soleil de Sagan

Comme souvent avec Françoise Sagan, ce n’est pas tant l’intrigue et le marivaudage que l’ambiance qui charme. Ses bourgeois sont bourgeoitissimes, et ses saillies à la hauteur de la vivacité de sa plume. Et de sa conversation, comme on peut le lire dans Sous le soleil de Sagan, à propos de quelques compagnonnages célèbres de la romancière. Avec François Mitterrand, notamment : « Trois fois par mois (environ),il s’invitait à déjeuner chez elle en toute simplicité, rue d’Alésia, puis rue du Cherche-Midi. C’est elle qui le raconte, très sobrement. « Il fait téléphoner par sa secrétaire : « Je peux venir déjeuner ? »Alors, il arrive, tranquillement, tout seul. Mes voisins sont un peu surpris. C’est un invité charmant, toujours à l’heure et toujours de bonne humeur. On ne parle pas de politique. J’essaie de servir un plat qu’il ne mange pas dans les banquets : un pot-au-feu par exemple. J’admire l’homme qu’il a réussi à rester malgré le pouvoir. » » Ou bien avec Jean-Paul Sartre : « Elle découvre un homme « gai comme un pinson », dira-t-elle, ce qui peut étonner. Par la suite, ils déjeuneront ensemble tous les quinze jours. Ils parlent de la vie, de l’amour, des femmes en général surtout, des comédiennes en particulier « Des entrées de comiques, dira-t-elle. Je bégaie, il ne voit rien. » Ce qui amusait Sartre. Elle grignote, il dévore les morceaux de viande qu’elle découpe maladroitement. »

Alors, oui, lisons ce roman inédit et inachevé de Françoise Sagan. Comme on lira aussi Sous le soleil de Sagan, histoire de prolonger le plaisir de cette plongée 2019 dans l’univers élégant et bohème de la romancière, partie il y a maintenant quinze ans.

Les Quatre coins du coeur, par Françoise Sagan. Plon, 224 p., 19 €.

Sous le soleil de Sagan, par Ingrid Méchoulam. Michel Lafon, 144 p., 18,95 €.