Le député insoumis affirme dans une vidéo que l’émission “Les Remèdes à la mélancolie” à laquelle il participait a été censurée par la radio publique, qui s’en défend.

Dans une vidéo publiée le 13 février sur sa chaîne YouTube, François Ruffin, député France Insoumise de la 1re circonscription de la Somme, raconte sa participation à l’émission dominicale de France Inter «Les Remèdes à la mélancolie». Il accuse surtout la radio publique d’en avoir «censuré» la diffusion. Vous êtes plusieurs à nous demander ce qu’il en est.

«On a enregistré début novembre. [L’émission] devait être diffusée début décembre. Et puis il y a eu une première interdiction de diffusion, parce que c’était le mouvement des gilets jaunes, raconte François Ruffin dans sa vidéo. Et là, ça a été confirmé par l’animatrice et productrice de l’émission Eva Bester et ensuite par le responsable des programmes de France Inter, Yann [Chouquet] […], qui a décidé d’interdire la diffusion de l’émission.»

Le député estime que l’émission a été annulée car France Inter l’aurait jugé trop «factieux, séditieux». Tout en rappelant que le programme ne parle pas de politique, mais de culture. L’animatrice Eva Bester y interroge en effet ses invités sur leurs remèdes (des chansons, des livres ou des films) à la mélancolie, d’où le nom du programme.

Ruffin se dit victime d’une «censure affichée» qu’il dit apprécier, renforcé dans sa conviction que la liberté de la presse est une «blague» – bien qu’il salue plus tard dans la vidéo le travail de journalistes «courageux», des «héros qui vont aller se heurter à leur hiérarchie» pour «bien faire leur travail».

Mounir Mahjoubi également déprogrammé

C’est en septembre 2018 que l’équipe de François Ruffin est pour la première fois contactée par celle de «Remède à la mélancolie». On demande à l’insoumis de remplir un questionnaire sur ses goûts musicaux ou littéraires, afin de préparer la production. L’émission est enregistrée le mercredi 7 novembre. Mais sa diffusion est repoussée.

Pourquoi ? D’une part, selon Yann Chouquet, le directeur des programmes de France Inter, parce qu’il fallait que la radio assure l’équilibre des temps de parole : «On est soumis à la règle de 33% de l’exécutif et 77% pour les autres partis et organisations.» Pour compenser l’émission avec l’insoumis, décision est prise d’inviter dans «Remèdes à la mélancolie» Mounir Mahjoubi, secrétaire d’Etat chargé du numérique auprès des ministres de l’économie et de l’action et des comptes publics. «Lorsqu’on a enregistré l’émission avec François Ruffin, il a fallu attendre, pour la diffuser, d’avoir la confirmation de la venue de Mounir Mahjoubi», ajoute Eva Bester. L’équipe du secrétaire d’Etat confirme à CheckNews un enregistrement fin novembre.

Dans l’intervalle, l’émission de l’insoumis enregistrée au début du mois devient caduque. «Le temps d’avoir les deux [Ruffin et Mahjoubi], il y a eu la crise sociale que vous connaissez [les gilets jaunes, ndlr], et le pic de début décembre, déplore Eva Bester. On ne pouvait plus diffuser [les émissions] car les propos des invités étaient déconnectés de l’actualité.»

Réenregistrement annulé

Une solution est alors envisagée, expliquent les différents protagonistes : réenregistrer un nouveau début à l’émission, ce qui permettrait à Ruffin (et le cas échéant, à Mahjoubi), d’évoquer les gilets jaunes. Pour le député, ce nouvel enregistrement doit avoir lieu le mercredi 6 février, avec une diffusion quatre jours plus tard.

La veille, nouveau rebondissement : l’enregistrement est annulé. «Je crois que ça a été annulé parce que ça n’aurait pas eu de sens d’enregistrer à nouveau dans la semaine [un mercredi] alors que la diffusion est prévue un dimanche et que plein de choses peuvent se passer d’ici là [notamment avec les manifestations de gilets jaunes le samedi]», glisse Eva Bester.

Pour Yann Chouquet, c’est cette annulation de dernière minute, ce «couac», qui a donné à Ruffin l’impression d’une censure – ce que confirme l’intéressé. Aujourd’hui, le directeur des programmes n’exclut pas de réenregistrer entièrement les deux émissions, ou au moins leur début et leur fin «pour tenir compte de l’air du temps». «Les gilets jaunes ont eu un impact pour les personnalités politiques, ça rebat les cartes. J’aurais l’impression de passer un vieux document» en diffusant, après le début du mouvement, un entretien enregistré avant. Évoquant un risque d’«anachronisme», Chouquet ajoute : «J’aurais trouvé ça très étrange qu’une personnalité politique dans une émission diffusée un dimanche matin nous parle de sa passion pour Hugo ou la tarte à la framboise alors que sur les rond points, la France débattait.» De fait, aucune personnalité politique n’a été diffusée dans cette émission depuis le début du mouvement.

«Ca s’appelle de la censure»

Pour avoir travaillé ensemble, Yann Chouquet et François Ruffin se connaissent et s’apprécient. Leur échange de SMS du 7 février, qui suit cette annulation, résume leurs positions respectives.

Chouquet : «Désolé de devoir annuler la diffusion de Remèdes à la mélancolie. Je pense que ça n’a pas de sens de donner en ce moment à entendre une parole politique enregistrée avant les gilets jaunes. Pour ton information j’ai aussi demandé de supprimer la diffusion de l’émission de Mahjoubi.»

Ruffin : «Bon, on va pas se la raconter, tu sais quel nom ça porte [« ça s’appelle la censure », ajoute l’insoumis dans sa vidéo]. Tu joues ton rôle, tu remplis ta fonction dans un média d’Etat et ça ne change rien quant à ma sympathie.»

«Une bonne leçon»

Dans la vidéo où il se dit censuré, l’insoumis ne pipe mot de l’annulation de l’émission de Mounir Mahjoubi, dont il était pourtant averti – ce que Chouquet lui reproche. Sur ce plan, le secrétaire d’Etat a subi le même traitement que François Ruffin.

Toutefois, le député persiste et signe, reprochant sa «mauvaise foi» à la direction de la radio. Il assure que c’est le succès de sa vidéo qui lui a permis d’obtenir… une invitation à réengistrer une émission. Celle-ci n’est arrivée que le 15 février dernier, deux jours après la publication de sa vidéo.

«Les émissions [de Mahjoubi et Ruffin] sont vraiment biens en plus», déplore la productrice Eva Bester, qui «espère régler ça vite avant la fin de saison et qu’ils reviennent tous les deux en direct». Et Yann Chouquet d’abonder : «On en a tiré une bonne leçon. Maintenant, on sait que dans les programmes, une personnalité politique, il ne faut pas qu’il y ait plus de deux jours entre l’enregistrement et la diffusion.»

Cordialement.

Article co-écrit avec Clémence Labasse, étudiante de la 93e promotion de l’ESJ Lille, dans le cadre d’un partenariat entre Libération et l’école de journalisme.