Les cliniques et hôpitaux français ont ainsi réduit leur capacité d’accueil en hospitalisation complète de 1% l’année dernière, dans un secteur en profonde détresse.

Ils disparaissent petit à petit, victimes quantifiables d’un système « à bout de souffle ». En 2018, près de 4200 lits d’hospitalisation complète ont été fermés dans les établissements de santé français, selon une étude publiée ce jeudi par la Drees (Direction de la recherche, des études, de l’évaluation et des statistiques), qui dépend du Ministère de la Santé. Alors que la barre des 400 000 lits disponibles a été franchie à la baisse en 2017, la capacité d’accueil des cliniques et hôpitaux du pays se réduit encore de 1% supplémentaire cette année. « Et tout cela dans un contexte où la population française ne fait qu’augmenter, avec des patients de plus en plus âgés et davantage victimes de maladies chroniques », souligne Thierry Amouroux, porte-parole du Syndicat National des professionnels infirmiers (SNPI). « En fait, les besoins de santé de la population augmentent, en même temps que l’offre de soin se réduit », résume-t-il à L’Express.

La mise en suspens de 900 places à l’Assistance Publique – Hôpitaux de Paris, annoncée la semaine dernière par son directeur Martin Hirsch, illustre bien le problème : « faute de fidélisation du personnel », et à cause de « difficultés de recrutement », les lits y restent vides. Les postes budgétés, eux, sont non-pourvus, au moment même où les soignants du collectif Inter-urgences, en grève depuis sept mois, réclament des lits et des embauches supplémentaires. Mais comment expliquer ce phénomène ? Pour Thierry Amouroux, « tout part d’un manque de moyens financiers ».

Des personnels soignants qui « manquent de tout »

« Chaque année, on nous coupe les vivres. En 2018, la première circulaire relative à la campagne tarifaire et budgétaire des établissements de santé leur imposait une économie de 960 millions d’euros. En 2019, on parle de 663 millions d’euros », regrette le porte-parole du SNPI. « Ces économies se répercutent directement sur le quotidien des personnels soignants, qui manquent de tout. De temps, d’argent, de matériel. Et les conditions de travail deviennent à ce point délétères que plus personne ne veut venir travailler », assure-t-il.

Au nom du SNPI, Thierry Amouroux dénonce les doubles charges de travail, les horaires à rallonge, les soins qui suivent une « logique industrielle »… « Ce type de fonctionnement, ça marche pour les boulons ou les boîtes de sardines. Pas pour traiter des patients », souffle-t-il. Un quotidien que déplorent depuis longtemps les personnels des urgences et les infirmiers, « mais qui ne cesse d’empirer », abonde Sébastien*, soignant de l’hôpital Raymond Point-Carré, à Paris, qui souhaite garder l’anonymat. « C’est un cycle infernal, où le rythme imposé ne correspond plus aux attentes des professionnels. Les personnes qui partent à la retraite ne sont pas remplacées, les jeunes ne sont employés qu’en CDD, sans perspective d’installation réelle. »

Épuisé, Sébastien* décrit un cercle vicieux, où « le manque d’effectif amène à un travail de plus en plus dur, dont personne ne veut ». Outre les personnels soignants, les rangs des services transversaux (notamment l’administration et la technique) s’amenuisent également, créant « des services dilués, où tout le monde doit mettre la main à la pâte, et où le personnel soignant se retrouve à faire le travail des secrétaires ». « C’est dans la continuité des années précédentes : l’hôpital est utilisé comme variable d’ajustement pour réduire la dépense publique. On modère les salaires, on augmente la productivité, on creuse le déficit hospitalier. En gros, on a des gens qui travaillent toujours plus pour gagner moins », résume à L’Express Hugo Huon, membre du collectif Inter-Urgences.

Manque de rémunération et de considération

Pour ne rien arranger, la rémunération des personnels ne permet pas de les motiver suffisamment. « Il y a un problème de rémunération si on veut rendre l’hôpital attractif », a reconnu dimanche la ministre de la Santé Agnès Buzyn, qui a déjà généralisé en juillet une prime de 100 euros nets mensuels pour tous les professionnels, hors médecins, des urgences. « C’est se moquer du monde », réagit Thierry Amouroux. « Ce n’est pas une petite prime qui changera les choses : les infirmiers français font partie des plus mal payés en Europe. Nous sommes 26 sur 29, dans le classement ! », déplore le porte-parole du SNPI. « D’autant plus que cette prime ne s’adresse qu’aux services d’urgences, ce n’est pas une manière de régler le problème… », raille-t-il.

Un problème de fond, qui ne démotive que davantage les personnels soignants. « Une infirmière qui commence sa carrière à Paris gagne 1450 euros nets par mois. À ce tarif, elle ne trouve pas de logement, et va donc s’installer en banlieue. En commençant à 7 heures du matin, elle doit supporter des heures de transport, parfois enchaîner plusieurs gardes. Ce n’est pas viable », renchérit Jean-Emmanuel Cabo, du syndicat FO de l’AP-HP. « On ne veut pas de 100 euros de primes par-ci ou par-là, mais une réelle revalorisation salariale », explique-t-il à L’Express. « Il faut réagir, avant que tout le monde parte », lâche-t-il. Invitée d’Europe 1 dimanche, Agnès Buzyn a assuré être « en train de travailler sur les spécificités » des salaires en milieu hospitalier. « Un travail doit s’engager. J’ai demandé à mes équipes d’ouvrir ce dossier, notamment pour les débuts de carrière, que ce soit des médecins ou des infirmiers, parce que c’est vraiment trop difficile aujourd’hui », a-t-elle déclaré.

« Réorganisation de l’offre »

Selon les auteurs de l’étude de la Drees, ces fermetures de lits peuvent pourtant s’expliquer par d’autres facteurs, comme la « volonté de supprimer des lits excédentaires et de réorganiser l’offre ». Cette réorganisation s’expliquerait par exemple par des « innovations en matière de technologies médicales et médicamenteuses, notamment en anesthésie et dans les techniques chirurgicales », qui ont « transformé les modes de prises en charge ». La chirurgie ambulatoire, qui permet une prise en charge du patient en une seule journée, s’est ainsi considérablement développée ces dernières années, comme l’illustre la création de 5300 places d’hospitalisation partielle (hôpitaux de jour) depuis 2013, indique le rapport de la Drees.

Selon l’étude, l’hospitalisation à domicile (HAD) a également augmenté ses capacités de 3,4%, avec 18 100 patients « pouvant être pris en charge simultanément sur le territoire ». Pour Agnès Buzyn, invitée de France 2 ce jeudi, la fermeture de ces lits n’est « pas une volonté du gouvernement ». « Je suis prête à réouvrir les lits partout où il y en a besoin », a-t-elle assuré. « Il y a des lits qui peuvent être supprimés dans des hôpitaux où l’activité a diminué car il y a des dépeuplements dans certaines régions de France. Nous avons besoin d’ouvrir des lits dans les grandes villes où il y a de l’afflux de personnes », a ajouté la ministre de la Santé.

Mais pour Sébastien, de l’hôpital Raymond Point-Carré, cette réorganisation est « l’arbre qui cache la forêt ». Pour lui, la réouverture de ces lits passe surtout par une remotivation des personnels soignants. « Et cela ne peut se faire que par un travail sur l’attractivité, c’est-à-dire les salaires et les conditions de travail. » Pour le soignant, « la reconnaissance de la profession » est également « un enjeu majeur ». « Il faut donner aux personnels des perspectives d’évolution, travailler sur les statuts des contrats, et redonner aux personnels le goût de leur métier ». Afin d’obtenir un plan d’urgence pour l’hôpital public », plusieurs centaines de médecins et personnels soignants du collectif Inter-hôpitaux » appellent ainsi à une « grande manifestation » le 14 novembre, à Paris.