Les infirmiers sont en première ligne face au coronavirus. De l’Europe en Amérique en passant par l’Afrique et le Moyen-Orient, RFI leur donne la parole. L’épidémie de coronavirus a fait découvrir à Igor les failles du système de soins en Russie. Un choc pour ce futur médecin, qui travaille comme infirmier pour financer ses études. Mais une confirmation, celle de sa vocation.

De nos correspondants à Moscou,

La journée d’Igor* commence à 7h45. Vérification du matériel, des médicaments, du véhicule… et les interventions débutent pour son équipe mobile, composée d’un médecin et d’un chauffeur. « Je suis infirmier pour les services d’urgence de la ville. Et parallèlement, je poursuis mes études de médecine. J’espère être diplômé dans un an. » Jusqu’au début de l’épidémie de coronavirus, ce travail lui permettait de découvrir chaque facette de son futur métier, et de se familiariser avec le système de santé russe, de l’intérieur. Mais tout a changé au cours du mois de mars, lorsque la Russie a enregistré ses premiers cas de coronavirus. Après avoir longtemps cru que le pays était à l’abri, les autorités ont dû reconnaître les progrès de la maladie, et placer en confinement une grande partie de la population.

Igor vit à plus de 1 000 kilomètres à l’est de Moscou. Dans une ville de plusieurs centaines de milliers d’habitant où, comme ailleurs en Russie, le personnel médical est sous-payé, et souvent sous-équipé. Pour son travail d’infirmier, Igor touche en moyenne 20 000 roubles par mois, soit environ 250 euros au cours actuel. À cette somme est venue s’ajouter, courant avril, une prime exceptionnelle de 12 500 roubles. Mais pour le jeune homme, c’est surtout le manque de matériel qui pose problème face à l’épidémie. Manque de masques, de combinaisons de protection… L’infirmier vit dans la hantise de contracter le coronavirus, et de le transmettre à son tour. « Nous avons deux hôpitaux de la ville où nous amenons tous les patients qui souffrent de pneumonie, et nous avons ces masques jaunes qui devraient nous protéger… Mais rien d’autre. Normalement, les médecins et le personnel soignant devraient être dépistés, mais pour le moment personne ne nous a contrôlés. »

Foyers de contamination

La hantise d’Igor est d’autant plus grande que plusieurs centres hospitaliers, en Russie, sont eux-mêmes devenus des foyers de contamination, et ont finalement dû être placés en quarantaine. « J’ai l’impression qu’à présent les gens ont peur de nous appeler, car ils comprennent que nous manquons de matériel de protection, et que nous pouvons être contaminés à notre tour. » Qu’il s’occupe de patients souffrant de problèmes respiratoires ou non, l’infirmier sait qu’il peut être confronté à des porteurs du virus. Et le jeune homme se dit inquiet également pour ses proches. « Avec mes parents ou mes amis, on limite nos échanges au téléphone, mais je continue à vivre avec mon amie. Elle est consciente du risque, mais elle l’accepte. »

Mais pas question de renoncer à son travail, à ses études, à sa vocation. « J’étais adolescent quand j’ai décidé de devenir médecin… À l’époque, ma mère, qui travaillait dans le secteur hospitalier, m’avait déconseillé de le faire. Être toujours mal payé, mal considéré… Mais j’ai choisi ce métier parce que je voulais soigner les gens, et les aider. Et c’est toujours le cas : j’ambitionnais de devenir anesthésiste réanimateur, et je le ferai. Mon attitude face à la profession n’a pas changé. »

Pourtant, face au coronavirus, le système hospitalier russe vacille. Et les conséquences des réformes engagées ces dernières années se font cruellement sentir. « Je suis lassé par les propos des fonctionnaires qui assurent que tout va s’arranger, alors que nous manquons de masques, s’indigne le jeune homme. Mais peut-être que le coronavirus servira de déclencheur, et conduira à un redressement de notre système de soins ? » Comme d’autres en Russie, et dans le monde entier, Igor réfléchit « au jour d’après ». Avec l’espoir que les métiers médicaux seront mieux valorisés dans son pays et que les autorités politiques prendront enfin la mesure du problème.

En attendant, le jeune homme s’agace de voir que le confinement n’est pas toujours respecté. « Je comprends que les entreprises sont en train de mourir, que les gens ont besoin de travailler pour rembourser leurs crédits… C’est difficile de rester confiné et de rester à la maison. Mais il me semble que c’est moins grave de devoir de l’argent aux banques que de mettre en danger sa propre santé, et celle de ses proches. »

*Le prénom a été changé