EDITO – Il y a quelques jours, Emmanuel Macron a accordé un long entretien à l’hebdomadaire Valeurs actuelles, tout en expliquant vouloir porter le fer contre les droites extrêmes. Une stratégie risquée, qui n’en valait peut-être pas la chandelle.

On peut entendre Emmanuel Macron quand il explique porter le fer contre les droites extrêmes en accordant il y a quelques jours de cela un long entretien à l’hebdomadaire Valeurs actuelles. Il croit et prétend diffuser ainsi la « bonne parole » – sage, modérée, démocratique et républicaine- auprès de lecteurs pour la plupart électeurs de Marine Le Pen. Soit. Pourquoi a-t-il snobé Le Figaro, pourquoi a-t-il boudé Le Point, pourquoi a-t-il écarté L’Opinion, pourtant tous trois rangés à droite? Précisément parce que ces trois journaux (de qualité) ne sont « que » de droite, qu’ils n’ont pas grand chose en commun avec la droite identitaire, celle qui s’escrime à tout mélanger, à tout confondre – l’islam et l’islamisme, le communautarisme et la laïcité. Il s’agissait pour le coup d’attaquer « l’ennemi » chez « l’ennemi ». Et il faut reconnaître que, sur ce point précis, Macron ne s’est pas égaré: « l’ennemi » est clairement identifié. Et il mord.

Du « gros rouge qui tache »

Depuis quelques années en effet, sous la direction de sa très jeune garde, Valeurs actuelles ne fait pas dans la dentelle dès lors qu’il s’agit des musulmans, de l’Islam, des migrants, de l’immigration, de la « dégradation » de l’identité française. Sur ces sujets, nos confrères Geoffroy Lejeune et Louis de Raguenel ont délibérément choisi une succession de couvertures et de titres plus violents les uns que les autres, « du gros rouge qui tache », une forme de méfiance, sinon de détestation, pleinement assumée de « l’autre », cet « autre » étant en priorité l’immigré de religion ou de tradition musulmane. Cette façon de faire, de raconter, d’expliquer, d’analyser rencontre d’ailleurs un incontestable succès politique, idéologique et commercial.

Emmanuel Macron a donc choisi de défier « l’adversaire » sur les terres de « l’adversaire ». Un jeu risqué. Un jeu qui n’en valait peut-être pas la chandelle. Parce que les électeurs de gauche du président – il y en a potentiellement quelques millions- vont avoir beaucoup de mal à admettre, et même à comprendre, cette démarche dans leur esprit incompréhensible.

Emmanuel Macron ne s’est pas prêté au jeu coutumier, et plutôt convenu, de l’interview « questions-réponses ». Les lecteurs de presse ne savent sans doute pas que les entretiens de ce type sont pour la plupart d’entre eux relus, corrigés, amendés, parfois même réécrits, par le président et (ou) ses conseillers. Cette fois, le chef de l’Etat a accepté d’être cité, en détail, dans le long article de Louis de Raguenel (10 pages). Le journaliste lui a-t-il soumis les propos retenus? Peut-être. Mais en tout état de cause, il a pu imposer sa dialectique identitaire, son tempo, ses préoccupations récurrentes, certains les qualifieront d’ailleurs d’obsessionnelles. En se prêtant à cet exercice, Emmanuel Macron, en dépit et au-delà de ses arguments, de ses réponses, de ses développements, ne pouvait pas s’extirper de cette gangue culturo- idéologique. Normal puisque, pour l’essentiel du texte, il ne tient pas la plume et ne contrôle en rien la construction de l’article. Souhaitait-il d’ailleurs échapper à cette confrontation ultra droitière, la contourner? Rien n’est moins sûr. Mais il était persuadé d’en sortir vainqueur. Y est-il seulement parvenu? Une fois encore, rien n’est moins sûr.

Phraséologie de la droite extrême

Rien de choquant dans ses propos. Point de dérapages, à une exception près, à une attaque près, inutile, car reprenant la phraséologie de la droite extrême contre « les droits de l’hommistes la main sur le cœur », ceux là que la droite identitaire exècre et dénonce à tire-larigot. Trois extraits parmi les plus éclairants.

1. « La France a des racines judéo-chrétiennes. Elle a, depuis, évolué, s’est construit une histoire d’émancipation. De la même manière qu’elle a accueilli les Juifs et a su les intégrer dans la République, elle a su le faire avec des Français musulmans d’origine étrangère. La peur de l’autre, de l’étranger dont les pratiques sont différentes, s’est cumulée à la peur du religieux. C’est ça qui peut faire système aujourd’hui. Voilà l’amalgame sur lequel joue Marine Le Pen et auquel je n’adhère pas du tout. C’est un amalgame qui ne va rien régler des problèmes qu’on a depuis trente ans. »

2. « Je tiens au droit d’asile, mais je ne crois pas du tout en revanche qu’il faille un discours simplificateur sur l’immigration. Nous avons toujours été une terre d’immigration. Il ne faut pas avoir de fantasmes. La France a toujours eu des gens qui venaient pour des raisons familiales, politiques ou économiques. On a toujours eu 10 à 14% de la population qui était d’origine étrangère. L’équilibre français n’a pas été bouleversé. »

3. « Vous avez des gens qui ne sont pas intégrés, qui sont en sécession de la République, qui se moquent de la religion mais l’utilisent pour provoquer la République. Beaucoup de jeunes filles mettent des voiles parce que ça embête le monde. Aujourd’hui on entend:  « Mon père, vous l’avez mis au chômage, mes frères n’ont jamais eu d’emploi, la République ne nous aime pas ». C’est vrai, et il faut l’entendre. »

Comment le dire avec simplicité? Le président a juste. Et pourtant subsiste un malaise, en particulier parmi ses électeurs classés à gauche, jadis soutiens du PS. Qu’il ait choisi le si contesté et contestable Valeurs actuelles pour s’exprimer sur des interrogations à la fois majeures et chargées d’émotions, de passions, parfois de déraisons, voilà qui n’améliore pas le climat, c’est un fait. Il ne faut pas, par exemple, négliger la réaction ultra défavorable de Laurent Berger, le secrétaire général de la CFDT: « C’est désastreux. Chacun sait que Valeurs actuelles est un journal d’extrême droite. Il suffit de regarder ses dernières unes pour comprendre que ce journal est en dehors de nos valeurs républicaines. Dans le bazar dans lequel on est, il n’y a qu’une chose qui fait repère : le socle de ses valeurs. Il faut être intransigeant. Quand on commence à parler à Valeurs actuelles, on entame cette intransigeance. Je suis abasourdi. »

Le triptyque immigration-Islam-identité n’est pas une priorité

Mais cette explication, aussi forte soit-elle, reste partielle. Le chef syndicaliste marque aussi quelques divergences de fond – dont il faudrait d’ailleurs débattre: « Le contenu? Je suis fortement en désaccord, notamment concernant l’AME (l’aide médicale d’Etat). Je préférerais que l’on soit sur une vision beaucoup moins anxiogène de la question migratoire. Il y a eu un virage par rapport à la promesse de la campagne présidentielle et je le regrette ». Sur un point, Berger est injuste: les propos de Macron dans Valeurs actuelles ne sont pas « anxiogènes », ni même prudents; mais le choix de ce journal, incontestablement, provoque stress et anxiété à gauche – et on le comprend. Il faudrait par ailleurs s’étonner (se plaindre?) que le président n’ait pas estimé utile, indispensable, de rappeler l’évidence suivante: dans l’esprit des Français, le triptyque immigration-Islam-identité n’est pas une priorité, loin de là. L’ensemble des études d’opinion le constatent et le confirment : il passe bien après les inquiétudes concernant les politiques sociales, en particulier celle de la santé, et environnementales.

Immigration, islam, identité… Ce qui manque encore dans les propos d’Emmanuel Macron? L’émotion sans doute, l’affirmation forte, répétée, assumée, du rôle à la fois particulier et historique de la France – précisément tout ce à quoi il se refuse, convaincu des effets contre-productifs de pareille attitude. Dans cet échange avec Valeurs actuelles, le chef de l’État ne concède rien. Mais il le fait « en douceur ». Au temps de la droite identitaire, la « douceur » est-elle encore de mise?