Une exaspération sociale proche de son comble, un chef de l’Etat personnellement contesté… Le Mali traverse de sévères turbulences politiques, à un moment délicat de l’engagement international contre le jihadisme au Sahel. Un état des lieux.

– Le défi du 5 juin –

Des dizaines de milliers de Maliens sont descendus dans la rue ce jour-là à Bamako, à l’appel d’une alliance hétéroclite conduite par un influent leader religieux. Ils ont dit leur ras-le-bol, non seulement des « cortèges de morts » causées par la propagation des violences jihadistes et intercommunautaires, mais aussi de la « malgouvernance », de la « paupérisation » d’un pays déjà parmi les plus pauvres du monde, du délabrement des services de base et de la corruption. Les manifestants brandissaient des pancartes « IBK dégage ». Ibrahim Boubacar Keïta est le président depuis 2013.

Le même jour, 29 villageois étaient massacrés dans le centre du pays.

– Pourquoi maintenant ? –

La grogne est là depuis des mois. Mais les récentes législatives et la décision de la Cour constitutionnelle d’inverser une trentaine de résultats proclamés, dont une dizaine au profit de candidats du parti présidentiel, a exacerbé les frustrations. Dans un climat de défiance, les mécontents y ont vu une préfiguration de la présidentielle de 2023 et d’une impossible sortie de crise.

La pandémie de coronavirus a mis les nerfs encore plus à vif.

L’analyste politique Baba Dakono parle de « confluences des crises », mobilisant des militants anti-corruption, des représentants de la société civile ou encore des enseignants en conflit depuis des mois. Cette fois, les crises ne convergent plus vers le Premier ministre, comme en 2019, mais le plus haut personnage de l’Etat, allié de la communauté internationale et des acteurs du combat antijihadiste au Sahel.

– Un moment qui pourrait compter –

« La crise est d’une gravité extrême », dit l’analyste Ibrahim Maïga. « On savait que la colère était grande. Aujourd’hui, elle a un visage, elle a un porte-parole », en la personne de l’imam Dicko.

Le prêcheur rigoriste et patriote, figure éminente de la vie publique, assume désormais ouvertement son engagement politique et pourfend depuis des mois la « gouvernance catastrophique » du Mali. En 2019, il avait participé à la fronde contre le Premier ministre Soumeylou Boubèye Maïga, poussé à la démission. Il a pris cette fois la tête d’une alliance disparate que cimente l’hostilité au chef de l’Etat.

– Possible scénarios –

Le prêcheur lui-même ne demande pas ouvertement la démission du président et a laissé la porte ouverte au dialogue. Les spéculations vont bon train sur un prochain entretien entre le président et l’imam.

– Une démission du président est peu plausible, disent les experts.

– Une dissolution du Parlement « n’est envisageable que si IBK sent que sa survie (politique) est en danger », estime l’analyste Maïga.

– L’hypothèse de la nomination d’un nouveau Premier ministre est écartée, au moins provisoirement. L’actuel chef de gouvernement Boubou Cissé a présenté sa démission cette semaine, selon l’usage après les législatives. Le président l’a reconduit sans lui faire jouer le rôle de fusible. Un signe possible de fermeté présidentielle. Mais le nouveau gouvernement peut aussi être l’occasion de jouer l’ouverture.

– Le pire pas exclu –

« Le pire scénario, ce serait prendre le risque de remettre la foule dans la rue », dit Baba Dakono. Tout le monde, y compris les manifestants, a à l’esprit le spectre de 2012 et du putsch qui a précipité le Mali dans une spirale toujours en cours, rappelle Ibrahim Maïga.

Il note que les meneurs ont le contrôle du mouvement. Et beaucoup de forces sont à l’oeuvre pour dissiper les tensions. « Je ne suis pas quelqu’un qui casse mon pays ou qui mets le feu dans mon pays », a assuré l’imam Dicko à Radio France Internationale.

Les partisans du président ont annulé une contre-manifestation en sa faveur. En revanche, l’alliance de l’imam Dicko pourrait annoncer samedi la date de son prochain rassemblement.

La Mission de l’ONU au Mali et les organisations africaines ont joué les bons offices en rencontrant séparément MM. Keïta et Dicko.

« Personne ne souhaite qu’une crise institutionnelle se rajoute à la crise sécuritaire parce que le risque est trop grand que tout s’effondre », souligne Ibrahim Maïga.