Des chaînes YouTube familiales connaissent un succès retentissant sur la plateforme. Mais comment protéger un enfant quand ceux qui le font travailler sont ses propres enfants? L’Observatoire de la parentalité et de l’éducation numérique a décidé de saisir la justice pour travail illégal d’enfants. 

“Coucou les garçons”, dit une voix féminine derrière la caméra. “Bonjour tout le monde”, répondent-ils en cœur. “Comment ça va aujourd’hui?”, interroge la voix. “Très bien. Et vous les copains et les copines, on espère que vous allez bien aussi”, répondent machinalement les enfants. La chaîne de Néo, 13 ans et Swan, 6 ans, comptabilise 2,6 millions d’abonnés. Les deux Lyonnais, inscrits sur YouTube depuis plus de trois ans, sont filmés par leur maman qui les rejoint parfois de l’autre côté de la caméra. Ce joyeux trio produit des vidéos à un rythme effréné et en publie une par jour sur sa chaîne YouTube.

Thomas Rohmer, président de l’Observatoire de la parentalité et de l’éducation numérique (Open), a révélé à BFM Tech ce mardi faire deux dénonciations à la justice pour « travail illégal » d’enfants. « Je dénonce des chaînes YouTube avec des parents qui exploitent sciemment leurs enfants », explique-t-il. « Je suis en mesure de démontrer qu’ils n’ont plus de vie à côté de YouTube, ou en tout cas plus de possibilité d’avoir des loisirs. Les parents ne prennent pas leur responsabilités », dénonce Thomas Rohmer.

De nombreuses polémiques

Studio Bubble Tea, Gabin et LiliLévanah SOLOMON’s FamilyDémo Jouets… Ces noms ne vous évoquent peut-être rien. Pourtant, des millions d’internautes regardent leurs vidéos chaque jour. Chacune d’elle met en scène des enfants.

Le phénomène des enfants stars de YouTube fait l’objet de critiques fréquentes. Ils sont les nouvelles vedettes de la plateforme. Les vidéos du duo Swan et Néo cumulent entre 300.000 et 1,3 million de vues. L’an dernier, la chaîne des petits garçons a fait l’objet d’une polémique. Leur mère, Sophie, femme au foyer, a été accusée d’exploiter ses enfants. “C’est n’importe quoi”, a rétorqué l’aîné presque immédiatement dans une vidéo publiée sur sa propre chaîne Néo The One.

Car l’adolescent cumule désormais deux réseaux de diffusion, ajoutant à ses vidéos quotidiennes avec son petit frère, au moins une par semaine. Sur fond blanc, Néo l’assure, sa mère ne l’oblige pas à être présent sur la plateforme. “Avec l’argent de YouTube, maman nous offre tout ce qu’on veut. Elle nous fait vivre une vie de rêve”, affirme-t-il. Le tout ponctué de l’habituel “mettez un pouce bleu, abonnez-vous et suivez-moi sur mes réseaux sociaux”. Dans un entretien paru sur le Journal de Mickey le 16 mai, Swan, l’aîné, a confié que son père avait quitté son emploi », signe que les finances de la famille sont bonnes.

Des tournages le mercredi et le week-end

Même si les parents s’occupent du montage, les enfants sont mobilisés par les tournages. Pour réaliser une vidéo de 20 minutes, il faut filmer au moins le double de temps. Pour les chaînes qui diffusent des contenus quotidiens, le volume d’heures dédié à YouTube est impressionnant pour des enfants. « Les vidéos sont tournées le mercredi ou le week-end. Ils n’ont plus de temps de faire autre chose », déplore Thomas Rohmer.

Que dit la loi en la matière? L’article 32-1 de la convention internationale relative aux droits de l’enfant prévoit que “Les Etats parties reconnaissent le droit de l’enfant d’être protégé contre l’exploitation économique et de n’être astreint à aucun travail comportant des risques ou susceptible de compromettre son éducation ou de nuire à sa santé ou à son développement physique, mental, spirituel, moral ou social”.

Sur la plupart des chaînes YouTube familiales, les enfants testent des jeu ou font du unboxing. Une tendance venue tout droit des Etats-Unis et qui consiste à déballer une boîte remplie de produits. Monopoly, Dobble… Certaines vidéos font mention d’un contenu sponsorisé, d’autres non. Dans tous les cas, les vidéos monétisées permettent de faire gagner de l’argent à leur créateur. Certains vont encore plus loin. La chaîne Studio Bubble Tea a par exemple lancé sa propre ligne de jouets.

“Des YouTubeurs m’ont confié que pour une vidéo classique, les auteurs touchent environ 1 euro toutes les mille vues. Selon eux, pour ces chaînes familiales, ce serait le double”, affirme Thomas Rohmer, président de l’Observatoire de la parentalité et de l’éducation numérique (Open). Des sommes énormes pour des vidéos avec des centaines de milliers de vues. Sans compter un possible versement de la marque citée dans la vidéo. Impossible de connaître le montant exact, Google – la maison-mère de YouTube- refuse de commenter ce sujet.

L’enfant YouTubeur, un travailleur?

YouTube doit-il être considéré comme un loisir ou un travail? “On est dans un flou juridique concernant les métiers d’internet. C’est une zone grise dans le Code du travail”, explique à BFM Tech Thierry Vallat, avocat au barreau de Paris. Les enfants artistes de moins de seize ans comme les chanteurs ou les danseurs sont protégés par la loi. Il faut demander une autorisation à la direction départementale de la cohésion sociale pour les faire travailler, comme le précise l’article L7124-1 du Code du travail.

“Le code du travail a été récemment modifié pour intégrer les enfants qui participent à des compétitions de jeux-vidéos. Pourquoi ne pas l’avoir élargi aux enfants YouTubeurs?”, regrette Thomas Rohmer. « Un cadre légal serait plus que bienvenue. Les enfants sont la caution innocente de leurs parents qui se font rémunérer grâce à eux », abonde maître Thierry Vallat.

Un impact psychologique réel

Sur certaines chaînes familiales, les enfants sont en contact régulier avec divers jouets, achetés ou offerts, qu’ils doivent critiquer comme des professionnels. C’est la raison d’être de la chaîne Démo Jouets, lancée par deux passionnés de jeux, qui ont ensuite introduits leurs deux petites filles. Dans une vidéo de février 2016, les soeurs sont chargées de commenter onze nouvelles poupées Disney. Après huit minutes, le père les gratifie d’un « mais oui allez-y, amusez-vous ».

« Cela introduit un biais dans le rapport de l’enfant au jouet qui est banalisé. Si toutes les semaines, l’enfant reçoit pléthore de jouets, le désir s’étiole. Sur certaines vidéos, on voit d’ailleurs que l’enfant est dans une relation objectale, le jouet devient objet, les fillettes se contentent de décrire les poupées qui sont dénuées d’âme, il n’y a aucune imagination », expliquait le pédopsychiatre Gilles-Marie Valet à nos confrères de 20 minutes.

« Les enfants en voudront forcément à leurs parents dans le futur », regrette Thomas Rohmer. Ce ne sont pas forcément les plus âgés qui se rebellent contre leurs parents. Dans une vidéo, Levanah et ses petites sœurs se rendent à l’anniversaire d’un autre YouTubeur. Comme une professionnelle, Levanah pointe du doigt la caméra pour indiquer à ses camarades où ils doivent regarder. La mère, qui filme, leur demande de danser. Les enfants s’exécutent, habitués. C’est finalement la plus petite, visiblement excédée, qui dit « Maman, tu nous demandes de danser mais danse toi ». C’est dit.

Note de l’éditeur : La société de demain se construit aujourd’hui. Ses piliers : égalité des sexes, inclusion économique, droits des minorités, écologie, laïcité, bioéthique. Microsoft News vous fait vivre ces révolutions du quotidien. Retrouvez chaque jour les histoires de celles et ceux qui font évoluer la société.