Elles inquiètent des dirigeants politiques au point que certains veulent les interdire. En mars 2020, plusieurs partis politiques devraient présenter des listes jugées communautaristes aux élections municipales. Dans une interview publiée par Le Parisien aujourd’hui, Sébastien Lecornu a lui appelé à « des fronts républicains locaux » pour faire barrage à d’éventuelles listes communautaires, qu’il qualifie de « fléau », « dans les villes où le problème se posera ». Le ministre chargé des Collectivités territoriales a aussi ouvert le « débat » sur des conseils municipaux « totalement neutres religieusement ».

La polémique sur la montée de l’islam radical enfle depuis l’attaque à la préfecture de police de Paris et la prise à partie d’une femme voilée par un élu Rassemblement national au conseil régional de Bourgogne-Franche-Comté. C’est dans ce contexte que la députée des Yvelines Aurore Bergé (LREM) et que Xavier Bertrand ont demandé l’interdiction des listes communautaristes au prochain scrutin. « Ces listes veulent placer les lois religieuses au-dessus des lois de la République, en faisant pression sur les municipalités », a indiqué au JDD le président de la région Hauts-de-France, qui souhaite compléter la constitution « pour préciser que [les partis politiques] doivent respecter, aussi, le principe de laïcité ».

Selon FranceInfo, le gouvernement réfléchirait à l’idée de Gérald Darmanin d’étendre le principe de neutralité à tous les élus locaux.

Plus populaire que le PS et LR à Maubeuge

Au lendemain des élections européennes, le ministre de l’Action et des Comptes publics était déjà préoccupé par les résultats obtenus par la liste de l’Union des démocrates musulmans français (UDMF), un parti souvent qualifié de communautariste et qui présentera une liste dans une cinquantaine de villes aux élections municipales. Il devrait être représenté à Clichy, Lyon, Amiens, Marseille ou encore Vaulx-en-Velin, où sera officiellement lancée sa campagne le 2 novembre.

En mai dernier, la formation politique créée en 2012 elle a obtenu des scores importants dans plusieurs villes de France. A Maubeuge, la liste portée par le président et fondateur du parti Nagib Azergui a devancé le PS et les Républicains. Dans un des bureaux de vote de la commune, elle est arrivée en tête avec près de 40% des suffrages exprimés. A Garges-lès-Gonesse, Mantes-la-Jolie, Montereau-Fault-Yonne, la Courneuve et Chanteloup-les-Vignes, l’UDMF a recueilli plus de 6% des voix. Au total, le parti a obtenu plus de 10% dans 50 bureaux de vote du pays, et plus de 15% dans 20 bureaux.

Mais à l’échelle nationale, l’UDMF n’a récolté que 0,13% des voix exprimées (soit 28.469). A Maubeuge, seulement 440 personnes ont voté pour sa liste. Pour Vicent Tiberj, professeur à Sciences-Po Bordeaux cité par l’AFP, les listes communautaristes relèvent du « microphénomène« . Aux législatives de 2017, le Parti Egalité Justice (PEJ), issu de la communauté franco-turque, avait plafonné à 10.000 voix.

Une comparaison au parti de Christine Boutin

Au-delà de la réelle influence de ces partis, la dénomination « communautariste » qui leur est attribuée est contestée par leurs dirigeants. Il n’existe à l’heure actuelle aucune définition juridique de telles listes. « Personne ne se revendique comme ayant une ‘liste communautariste’, le terme n’est utilisé que pour discréditer d’autres personnes », analyse pour l’AFP le sociologue Fabrice Dhume-Sonzogni.

L’UDMH se présente sur son site web comme un « mouvement non-confessionnel, laïc et profondément républicain ». Si le parti fait de l’islamophobie son cheval de bataille, déplore l’interdiction du voile à l’école et veut développer l’enseignement de l’arabe, son programme évoque aussi l’écologie, l’évasion fiscale et l’égalité homme-femme. Son président compare d’ailleurs l’UDMH à l’Union Chrétienne Démocrate créée par Christine Boutin ou au Parti chrétien-démocrate allemand. Parmi les 900 adhérents revendiqués du parti, tous ne sont pas de confession musulmane. Un argument que Nagib Azergui utilise pour réfuter le qualificatif « communautariste », mais qui ne convainc pas certaines personnalités politiques, qui demandent l’interdiction du parti.

« Faire le jeu des communautaristes »

Car à l’heure actuelle, aucune législation n’encadre les listes jugées communautaristes en France. Un élu peut revendiquer ou manifester l’appartenance à une religion, à condition qu’il ne soit pas en train d’exercer une fonction publique (comme célébrer un mariage) qui l’oblige à respecter le principe de neutralité politique, philosophique ou religieuse. En revanche, un parti politique peut être dissous s’il incite à la haine, diffame, appelle à transgresser la loi ou profère des propos négationnistes.

Pour l’anthropologue du fait religieux Dounia Bouzar, contactée par le JDD, étendre le principe de neutralité aux élus locaux serait « très compliqué ». « On demande aux fonctionnaires d’être neutres car ils représentent l’Etat mais les élus représentent des convictions politiques, ils ne peuvent pas être neutres« , soutient l’ancienne directrice du Centre de prévention contre les dérives sectaires.

D’après elle, les dernières déclarations de l’extrême droite et du ministre Jean-Michel Blanquer sur le port du voile « font le jeu des communautaristes ». « Après ce propos, on peut craindre que des musulmans se disent ‘les seules personnes qui peuvent nous défendre sont des personnes comme nous' », s’alarme Dounia Bouzar.