50 députés La République en Marche se sont abstenus, mardi, lors du vote de la loi anticasseurs à l’Assemblée nationale. Un record. Après ce scrutin surprise, la majorité relativise. Pourtant, plusieurs signes montrent que ce n’est pas un accident passager.

Ils s’attendaient à être 15. Peut-être 20. Finalement, 50 députés La République en Marche se sont abstenus mardi lors du vote de la loi anticasseurs à l’Assemblée nationale. 16 étaient absents. Du jamais vu sous cette mandature. Avant le scrutin, plusieurs députés avaient publiquement annoncé leur volonté de s’abstenir. Dans leur ligne de mire : l’article 2, qui permet aux préfets de prononcer des interdictions préventives de manifester, et perçu comme liberticide par certains. Ce texte « peut nous éloigner des principes fondamentaux », avait tancé le député du Val-d’Oise Aurélien Taché dans nos colonnes dimanche. Et pourtant, ni les chefs de la majorité, ni les abstentionnistes eux-mêmes, ne s’attendaient à un tel résultat.

« Je savais qu’il y avait de vraies interrogations sur ce texte, mais j’ai été surpris par le nombre d’abstentions », reconnaît auprès du JDD Aurélien Taché. « Je pensais qu’il y aurait plus de non-participations plutôt que des abstentions », glisse de son côté un député LREM. Symboliquement, c’est un soufflé. Certes, la loi a été adoptée à une large majorité, par 387 voix contre 92. Mais sans les votes des Républicains, il n’y aurait pas eu de majorité absolue.

Pas de fronde…

Du côté de la majorité, pas question de parler d’une fronde. « Le texte a été voté, (…) il n’y a pas de malaise », martelait mardi le patron du groupe, Gilles Le Gendre. « L’essentiel, c’est qu’il n’y a eu aucun vote contre », a-t-il poursuivi, cité par Le Figaro. « Il n’y a pas de drame, il y a juste une sensibilité qui dit : ‘on est aussi là’, la diversité est la force de cette majorité », souligne le député LREM Jean-François Cesarini.

Les abstentionnistes eux-mêmes récusent ce terme et refusent le parallèle avec les socialistes frondeurs sous François Hollande. Dans un communiqué, 15 députés abstentionnistes ont décrit un « choix de responsabilité » et « de vigilance », mais « sans défiance à l’égard de la majorité ». « L’histoire ne se répète pas, nous ne nous mettons pas hors du groupe », a affirmé Martine Wonner.

…mais une dissidence de plus en plus visible sur les sujets sécuritaires

Mais ce vote ne ressemble pas pour autant à un accident passager. Pour s’en rendre compte, il faut se plonger dans l’historique des votes du groupe LREM, scrutin par scrutin. On y découvre que les abstentions et votes « contre » sont plutôt rares. Mais, dès qu’il s’agit de libertés publiques et de sécurité, la majorité se crispe. Trois textes en particulier ont suscité des divisions :

  • La loi anti-terrorisme, en octobre 2017, 4 abstentions
  • La loi Asile et Immigration, en avril 2018, 14 abstentions et 1 vote contre en première lecture (8 abstentions et 1 vote contre en lecture définitive)
  • La loi anticasseurs, en février 2019, 50 abstentions.

Conclusion : sur des textes considérés comme symboliques pour le macronisme, de plus en plus de députés n’hésitent plus à exprimer leur désaccord.

Un petit noyau de contestataires…

Autre signe que cette division n’est pas un épiphénomène, on retrouve parmi les abstentionnistes un petit groupe d’habituels mécontents, situés sur l’aile gauche de la majorité. Comme Matthieu Orphelin, Sonia Krimi ou Stella Dupont. 12 des 14 abstentionnistes de la loi Asile-Immigration se sont également abstenus lors du vote de la loi anticasseurs (un treizième, François-Michel Lambert, a quitté la majorité entre temps).

Ceux-là voient dans l’abstention une arme de négociation contre le gouvernement. Une manière « d’envoyer un signal » au gouvernement en vue d’amender le texte en 2e lecture, a expliqué la députée de la Manche Sonia Krimi. «  »Si jamais cette loi, et notamment l’article 2, ne devait pas être amenée à changer en seconde lecture, je pense que nous serons quelques-uns à voter contre », a déclaré Martine Wonner sur franceinfo.

L’un d’eux, Matthieu Orphelin, a annoncé mercredi dans un mail interne adressé à ses collègues qu’il quittait le groupe En Marche.

…rejoint par des personnalités surprises

Plus inquiétant peut-être pour le gouvernement, la présence parmi les abstentionnistes de fidèles macronistes, dont certains occupent des postes-clés à l’Assemblée. Citons Hugues Renson, vice-président de la chambre basse, Aurélien Taché, Barbara Pompili, présidente de la commission du développement durable ou encore la questeure Laurianne Rossi. Des coups de gueule notables dans un groupe souvent présenté comme suiviste. Le signe, aussi, que l’abstention n’est pas taboue au sein du groupe.

De quoi provoquer des tensions ? Aurélien Taché assure qu’il n’a reçu aucun reproche de la part de ses collègues. Tout juste quelques regrets de la part de ceux qui ont planché sur ce texte. « On ne peut pas nous traiter de godillots puis de frondeurs dès que certains votent différemment », relativise un autre élu. Pour lui, ce genre de texte est naturellement sujet à dissensions : « Je ne pense pas qu’il y aura un avant et un après ».

En privé, d’autres s’agacent pourtant, notamment du choix de certains abstentionnistes d’explique leur choix auprès des médias. « Il y a ceux qui ont des convictions, ceux qui veulent se faire de la pub et ceux qui ont des plans de carrière », estime un député auprès du JDD. D’autres s’inquiètent face à un étiolement de la discipline de parti. « C’est un peu dur, admet Jean-François Eliaou, responsable du texte, cité par l’AFP. Cela prête à réflexion ». Un autre, cité par la journaliste de Libération Laure Equy, reformule : « le groupe était composé d’enfants obéissants. Il arrive à l’adolescence, un âge qui peut être rebelle. »

Le groupe LREM aura de quoi tester sa cohésion avec plusieurs textes-clés qui seront bientôt à l’agenda des députés. Parmi eux, une loi au fort potentiel clivant : la loi de bioéthique, qui devrait être examinée par les parlementaires à partir de juillet 2019.