Pour le chef de l’État, il faut prendre des risques et se réinventer afin d’exister face aux puissances émergentes.

Le monde change, et, pour ne pas mourir, mieux vaut évoluer avec lui. Tout auréolé de son succès au G7 de Biarritz, rechargé comme une pile, Emmanuel Macron a fait souffler lundi un vent de révolution sur la diplomatie française.

«Il a la niaque, ça fait plaisir», commente un ambassadeur. Posant à peine les yeux sur son discours de presque deux heures, avec le même souffle européen qu’à la Sorbonne en septembre 2017, il a secoué la politique étrangère française avec des idées disruptives et un ton autoritaire, qui a même pu parfois se faire menaçant. Ainsi quand il a parlé de la Russie. Emmanuel Macron s’est toujours targué de mener une politique indépendante et réaliste, non alignée, débarrassée de tout a priori idéologique. L’invitation de Vladimir Poutine à Brégançon le 19 août avait confirmé le rapprochement franco-russe opéré par le président français. Devant les ambassadeurs réunis à l’Élysée pour la traditionnelle conférence de rentrée, il a dénoncé pour la deuxième fois en une semaine les résistances de «l’État profond» au réchauffement des relations franco-russes.

Ceux qui, au Quai d’Orsay ou au ministère de la Défense, voient davantage en Vladimir Poutine un destructeur de l’ordre international et une menace pour l’Europe qu’un partenaire fiable sont priés de changer de cap et de ne plus se focaliser sur leurs mauvaises expériences, qu’il s’agisse de l’annexion de la Crimée ou des tentatives de division de l’Union européenne par la Russie. Ce temps est révolu, et les ambassadeurs sont priés d’en prendre acte. «Je sais que beaucoup d’entre vous se sont formés dans la défiance envers la Russie… En général, sur ce sujet, on écoute le président et on fait comme d’habitude. Je ne saurais que vous conseiller de ne pas suivre cette voie.» Elle est «inefficace» et «décrédibilise» la parole présidentielle. Une sorte de rappel à l’ordre qui, en outre, renforce la main mise de l’Élysée sur la politique étrangère de la France.

Vis-à-vis de la Russie, Emmanuel Macron a des convictions: elle est européenne, engagée dans toutes les crises, et la France a besoin d’elle pour bâtir une nouvelle architecture de sécurité et assurer la stabilité du continent. C’est un véritable changement de cap, que le chef de l’État veut mettre en pratique sur le long terme, mais, assure-t-il, «sans naïveté» et «sans faiblesse coupable».

Un boulevard pour marcher au nom de l’Europe

Le vent nouveau que fait souffler Emmanuel Macron sur la diplomatie française concerne également la méthode, qui elle aussi se veut disruptive. Prenant en exemple le G7 de Biarritz et ses coups de théâtre, le président demande aux ambassadeurs de travailler autrement et de faire preuve de plus d’audace. «Ne pensez pas dans les cadres, réinvestissez dans les sociétés civiles de vos pays respectifs», leur a-t-il dit. La politique étrangère n’a pas seulement besoin d’experts. «Les experts ne sont experts que des choses passées», poursuit-il.

Ces changements sont motivés par les bouleversements de l’ordre international. «Nous sommes en train de vivre la fin de l’hégémonie occidentale sur le monde», prévient le chef d’État. L’émergence de nouvelles puissances «qui se pensent comme des États-civilisations» vient «repenser l’ordre et l’imaginaire politique. Avec beaucoup plus de force et d’inspiration que nous n’en avons.» Ces mouvements, qui viennent «rebattre les cartes», rendent obsolètes «les habitudes et les dogmes qui étaient les nôtres».

L’Europe, pense Emmanuel Macron, est menacée de disparition si elle continue à penser et à agir «comme avant», avec la «prudence» qui la caractérise. Pour retrouver la puissance française, la souveraineté et la civilisation européennes, il faut non seulement s’adapter, mais bouleverser les habitudes et prendre des risques. «Si la France et l’Europe n’ont pas d’audace pour se réinventer, personne ne le fera pour nous. Nous sommes les seuls pour lesquels l’immobilisme est mortel.»

Galvanisé par le succès du G7, poussant la France dans toutes les crises du moment, le président français est à la manœuvre sur l’Iran, mais aussi sur le dossier ukrainien, qui devrait faire l’objet d’une nouvelle réunion du groupe de Normandie en septembre. Le Brexit, la fin de règne d’Angela Merkel en Allemagne et la crise politique en Italie lui ouvrent un boulevard pour marcher au nom de l’Europe. Certains se félicitent du changement de cap. «On était devenu un pays lambda. Aujourd’hui, on a peut-être la chance de rompre avec la banalisation de la politique étrangère française», espère un ancien haut responsable. D’autres s’en inquiètent, notamment toute la partie est du continent, qui ne croit pas à une normalisation européenne de la Russie. Ce n’est pas de bon augure pour l’unité européenne.