Le 3 septembre, Jean-Paul Delevoye a annoncé son entrée au gouvernement pour défendre la réforme des retraites à points. Un chantier explosif qui promet une rentrée sociale agitée.

Il va pouvoir finir le job. Après deux ans de préparation du chantier des retraites à points, Jean-Paul Delevoye rempile sur le sujet pour « écrire la loi ». Luxe suprême, il l’a lui-même annoncé dans La Voix du Nord le 3 septembre, avant même le communiqué officiel de l’Elysée. A 72 ans, cet ex-chiraquien, qui a été président du Conseil économique, social et environnemental de 2010 à 2015 et ministre de la Fonction publique en pleine réforme des retraites de 2003, appartient au petit cercle des piliers de la Macronie. Rallié au candidat d’En marche ! dès janvier 2017, il s’était vu confier la délicate mission de sélectionner les candidats LREM aux élections législatives.

Son entrée au gouvernement a été âprement négociée en haut lieu. « Il se fichait pas mal d’inscrire une nouvelle ligne à son CV, confie un syndicaliste, qui l’a croisé cet été. Mais il voulait impérativement avoir les mains libres pour piloter ce chantier de manière centralisée. » Or, si l’Elysée apprécie ses qualités de négociateur, les relations sont en coulisses très tendues avec Matignon. « Cela tient à une divergence de fond sur la manière d’équilibrer les comptes des retraites, décrypte un haut fonctionnaire du ministère des Affaires sociales. Les conseillers du Premier ministre prônent depuis des mois un recul de l’âge de départ qui dégagerait de substantielles économies à court terme, tandis que lui défend un allongement de la durée de cotisation plus progressif. »

Le 18 juillet, Edouard Philippe semblait l’avoir emporté en imposant à Jean-Paul Delevoye d’inscrire dans son canevas de réforme un mécanisme de bonus-malus sur les pensions autour de 64 ans, le fameux « âge pivot ». Mais le 26 août, coup de théâtre, Emmanuel Macron a rebattu les cartes en marquant à l’inverse sa préférence pour un allongement de la durée de cotisation. « A quelques jours de l’entrée au gouvernement de Jean-Paul Delevoye, cette annonce le conforte évidemment au sein de l’exécutif », juge un connaisseur du dossier. Et ce même s’il n’est pas nommé ministre mais reste Haut-commissaire. L’intéressé joue la victoire modeste : « La position d’Emmanuel Macron fait partie du débat. Il faut considérer que la solution est entre deux », juge-t-il dans La Voix du Nord.

Régime universel

Avec ce revirement, Emmanuel Macron a surtout fait preuve de réalisme. Il a compris que sa grande réforme des retraites risquait de capoter sur cette affaire d’âge pivot à 64 ans. Une mesure unanimement rejetée par les syndicats et largement interprétée comme un recul masqué de l’âge légal de départ à 62 ans. Y renoncer était aussi sa seule chance d’amadouer la CFDT pour tenter d’en faire une alliée dans le vaste chantier qui s’annonce. Car le big-bang des retraites à points se veut bien plus qu’une simple réforme « paramétrique » jouant sur le curseur de l’âge de départ ou la durée de cotisation.

Il ne s’agit rien moins que de fondre les 42 régimes de retraites actuels dans un seul système « universel par points ». Exit, la règle de calcul sur les vingt-cinq meilleures années pour les salariés du privé ou des six derniers mois pour les fonctionnaires. Dans le futur régime, toutes les années travaillées seront prises en compte et 100 euros cotisés rapporteront quelque 5,50 euros de retraite annuelle. Avec bien sûr le maintien de mécanismes de solidarité – minimum retraite, majoration pour les enfants, points attribués aux chômeurs, etc. – qui représenteraient toujours quelque 25% du total des dépenses de retraite.

314 milliards de dépense publique

Equitable sur le papier, la réforme, qui fera forcément des gagnants et des perdants, est explosive. « Tout le monde est concerné par la retraite, note Pierre Ferracci, président du cabinet de conseil Alpha. C’est typiquement le genre de réforme qui peut fédérer les mécontentements et déboucher sur des mobilisations massives. » Les grandes manifestations de 1995, qui avaient fait échouer la réforme des régimes spéciaux voulue par Alain Juppé, ou celles de 2010, contre le recul de l’âge de départ à 62 ans finalement instauré par Nicolas Sarkozy, l’ont prouvé.

Emmanuel Macron et Edouard Philippe avancent à pas comptés. Initialement prévue fin 2018, la présentation du projet de loi en Conseil des ministres a été maintes fois reportée. Et, les 5 et 6 septembre, le Premier ministre ouvre une nouvelle phase de « consultation citoyenne », alors que Jean-Paul Delevoye avait déjà mené la sienne il y a à peine un an… « On nous a suffisamment reproché de ne pas assez associer les Français, argumente Sibeth Ndiaye, la porte-parole du gouvernement. Nous avons changé de méthode et on le prouve avec la réforme des retraites. » L’enjeu financier incite aussi à la prudence : les retraites pèsent 314 milliards d’euros par an, soit près de 14 % de la richesse nationale et de loin le premier poste de dépense publique.

Mobilisation annoncée

Les opposants fourbissent leurs armes. « Les travailleurs devront cotiser plus pour gagner moins à la retraite », tonne Philippe Martinez, le leader de la CGT, dont le syndicat a mis en ligne un calculateur permettant à chacun d’estimer la baisse de sa future pension. « La retraite par points, c’est le travail sans fin », martèle de son côté Force ouvrière. Les deux syndicats appellent à des mobilisations les 21 et 24 septembre. D’ici là, plusieurs corporations auront montré les muscles. Le 16, les avocats, médecins, kinésithérapeutes, pilotes de ligne et hôtesses sont invités à manifester par le collectif « SOS retraites ». Tous ces métiers qui bénéficient de régimes généreux craignent d’être doublement perdants en subissant à la fois une hausse des cotisations et une baisse du taux de rendement de leurs caisses.

Les gros bataillons de la SNCF, de la RATP et d’EDF, dont les régimes spéciaux et les droits à des départs anticipés à la retraite ont vocation à disparaître, sont aussi sur le pied de guerre. Six syndicats de la RATP appellent à la grève le 13 septembre et le syndicat Sud Rail multiple les tracts qui annoncent une baisse de 20% de leur retraite aux cheminots. « Ce n’est qu’un début, le rideau se lève à peine, sourit Raymond Soubie, président du cabinet de conseil Alixio et ancien conseiller social de Nicolas Sarkozy à l’Elysée. A mesure que le gouvernement précisera son projet, de nouvelles résistances apparaîtront. »

Les cadres perdants

Alors qui doit réellement s’inquiéter ? A première vue, la nouvelle règle de calcul basée sur l’ensemble de la carrière et non plus sur les vingt-cinq meilleures années dans le privé ou les six derniers mois dans la fonction publique est défavorable à tous. Sauf que le gouvernement a promis de maintenir les dépenses de retraite au même niveau qu’avant la réforme. « A budget inchangé, il ne peut pas y avoir que des perdants », observe Audrey Rain, chercheuse à l’Institut des politiques publiques. Selon cette économiste, auteure d’une étude sur les effets redistributifs d’un système de retraite à points, le changement de règle bénéficierait en réalité aux salariés qui connaissent des carrières « plates », aux femmes et augmenterait « nettement » la retraite des 40% des plus bas salaires.

À l’inverse, les cadres qui ont des carrières dynamiques et profitent aujourd’hui à plein de la règle des vingt-cinq meilleures années seraient perdants. Dans la fonction publique, la réintégration des primes dans le calcul des pensions favoriserait les hauts fonctionnaires, tandis que les enseignants, les aides-soignantes et les infirmières seraient pénalisés. « Il n’y aura pas de vraies réformes tant qu’on n’aura pas bâti une vraie transformation de ces professions », a rassuré Emmanuel Macron le 26 août. Sans dissiper les inquiétudes.