Une épidémie sous contrôle, un taux de létalité faible, une population qui a confiance en son gouvernement et qui respecte le confinement : en matière de coronavirus, les bonnes nouvelles pleuvent en Allemagne.

En Allemagne, l’épidémie de coronavirus est désormais «sous contrôle», a souligné vendredi le ministre de la Santé, Jens Spahn (CDU). Lors de cette même conférence de presse, le président de l’Institut Robert Koch, Lothar Wieler, parlait d’un «très bon résultat intermédiaire». Pa conséquent, le pays de 83 millions d’habitants déconfine peu à peu. Dès lundi, des commerces seront autorisés à rouvrir. Le 4 mai, ce sera au tour des écoles, et même des coiffeurs. Outre-Rhin, le port du masque n’est pas encore imposé, mais il est vivement recommandé, et cette consigne a toutes les chances d’être largement suivie par la population, d’autant qu’on retrouve désormais des masques en vente en pharmacie.

Les chiffres de l’épidémie en Allemagne laissent songeurs. Selon le décompte de l’université américaine Johns Hopkins, le pays dénombrait dimanche 143 724 infections, soit à peine 10 000 de moins qu’en France, mais beaucoup moins de décès : 4 538, et aussi beaucoup de guérisons, 88 000 (contre 36 588 en France). Pour la première fois depuis le début de l’épidémie, chaque malade contamine désormais moins d’une personne, avec un taux d’infection moyen de 0,7. En revanche, déplorent les autorités sanitaires, de plus en plus de membres du personnel soignant tombent malades – ils représentent désormais 5% des cas signalés, et l’Institut Robert Koch déplore huit morts dans cette catégorie professionnelle. Comment expliquer de tels chiffres, dans un pays voisin de la France ?

Campagnes de tests massives et précoces

L’Allemagne, ce n’est un secret pour personne, teste massivement, et depuis le début de l’épidémie. Un premier test a été développé dès la mi-janvier par les équipes de l’hôpital de la Charité, à Berlin. Vendredi, le ministre de la Santé, Jens Spahn, indiquait que le pays avait déjà effectué, au 17 avril, «plus de 1,7 million de tests», ce qui représente «environ 350 000 tests par semaine». Une capacité théorique d’environ 700 000 tests hebdomadaires est possible, estime-t-il également. Avant même que le pays ne déplore ses premiers morts, en mars, des drive-in de tests étaient mis en place dans le pays. Mécaniquement, ces campagnes de grande ampleur ont eu un effet majeur sur le taux de létalité, comme l’explique le professeur Diether Rothenbacher, directeur de l’Institut d’épidémiologie d’Ulm (Bade-Wurtemberg) : «Dans les pays où peu de tests sont effectués, les cas les plus graves seront en premier lieu diagnostiqués. Mais si vous effectuez des tests dans toute la société pour inclure les cas légers ou sans symptômes, cela réduit le taux de létalité estimé.»

Age moyen d’infection plus bas

«Il faut également tenir compte de l’âge moyen de la population infectée, qui est beaucoup plus jeune qu’en Italie», indique le professeur Rothenbacher. Selon le dernier rapport de l’Institut Robert Koch, l’âge médian des personnes infectées est de 50 ans, contre 61 ans en France. Enfin, les premiers foyers de l’épidémie outre-Rhin, que ce soit les skieurs revenus d’Italie ou d’Autriche, ou bien les carnavaleux rhénans, étaient plutôt constitués de gens jeunes, sportifs et en bonne santé, et donc moins susceptibles de succomber à la maladie. Les patients ont ensuite été isolés assez efficacement, ce qui a empêché la propagation de la maladie dans tout le pays.

Places suffisantes en soins intensifs

L’Allemagne dispose d’un système de santé robuste qui, explique Jens Spahn, «n’a jamais été surchargé». Alors que le pays ne comptait «que» deux décès, les hôpitaux allemands ont mis en place un plan d’urgence, avec report des opérations non essentielles et constitution de services dédiés au coronavirus séparés du reste de l’hôpital. Les places en soins intensifs sont d’environ six lits pour 1 000 habitants, un taux très élevé. Et début avril, le pays a décidé d’augmenter sa capacité de soins intensifs à environ 40 000 lits. Dans le même temps, le ministre de la Santé estimait début avril que 45% d’entre eux étaient libres. Comme le souligne, en toute logique, le professeur Rothenbacher, «le taux de létalité augmente dès lors qu’un système de santé n’est pas en mesure de fournir des soins médicaux adéquats pour les cas de Covid-19 actuels.» Désormais, Jens Spahn parle même de réduire la voilure, et de revenir progressivement à un fonctionnement plus ou moins normal dans les établissements de santé à partir de début mai.

Le fédéralisme montre ses avantages

Très critiqué au début de la crise, le sacro-saint fédéralisme allemand aurait-il fini par montrer ses atouts ? Nombreux étaient les contempteurs du gouvernement, début mars, lui reprochant son apathie, mais aussi de laisser les 16 Länder prendre les décisions de leur choix, notamment en matière de fermeture d’écoles, sans trancher au niveau fédéral. Mais il semble désormais que, étant donné les disparités entre les régions, cette stratégie s’est révélée efficace. A titre d’exemple, la Saxe ne compte «que» 95 morts, alors que ce Land est frontalier de la Bavière, où l’on en compte 1 315. Les régions les plus fortement touchées ont très vite pris des mesures assez drastiques, sans attendre les injonctions nationales, et ce à un stade relativement précoce.

C’est le cas de la Bavière, dirigée par Markus Söder, où l’on a déploré le premier mort de l’épidémie : ce Land s’est par exemple déclaré en état d’urgence un peu avant les mesures de confinement national, annoncées le 22 mars. Là-bas, les restrictions sont plus fortes qu’à Berlin, ville-Land où l’on compte pour le moment 108 morts. Et si les mesures de déconfinement se généralisent à partir du 4 mai, avec la réouverture des écoles, la Bavière a décidé de prolonger leur fermeture jusqu’au 11 mai. Ce système permet donc aux régions de prendre des décisions majeures sans avoir besoin d’attendre le feu vert de Berlin ; par exemple, la Saxe vient de décider d’imposer dès lundi le port du masque dans les commerces et les transports. Comme l’a exprimé le dirigeant de Rhénanie-du-Nord-Westphalie, Armin Laschet, «la situation nous montre justement que notre système fédéral est une chance. Les régions, les communes sont plus compétentes pour juger de la situation et de prendre des décisions pour la santé de sa population».

Elle lutte (enfin) contre la pénurie de masques

L’Allemagne va fabriquer à partir d’août environ 50 millions de masques par semaine, dont 10 millions de masques FFP2. Ce chiffre et cet horizon un peu tardif ne parviennent pas tout à fait à masquer, si l’on peut dire, la pénurie de matériel de protection qui a frappé l’Allemagne lors des premières semaines de l’épidémie. Car, si le gouvernement n’a pas rendu obligatoire le port du masque lors de ses récentes annonces sur le déconfinement, c’est tout simplement, écrit le Spiegel, «parce qu’il a échoué à fournir un nombre de masques suffisant pour la population». Jens Spahn, en particulier, est accusé d’avoir réagi trop tard sur ce point – des achats massifs auraient pu être faits dès le mois de février, car plusieurs fabricants avaient prévenu le ministère de la Santé de la pénurie qui guettait. Heureusement, les Länder moins touchés par le virus, qui disposaient déjà de stocks, ont composé avec ce qu’ils avaient en attendant de passer commande ; c’est le cas de ce petit hôpital près de Francfort où travaille Emma (1), anesthésiste : «Nous, nous n’avons pas eu de problèmes. Il y a toujours eu assez de masques, nous avons créé une unité spéciale pour les patients Covid-19 pour les isoler du reste des patients, et pour le moment, l’épidémie est bien contenue chez nous.»

Respect du confinement, confiance envers les autorités

Le confinement se passe relativement bien en Allemagne, et il est largement accepté par la population. Quant à la police, elle s’est parfois plainte, au début de l’épidémie… que son numéro d’urgence soit encombré par des appels de riverains dénonçant les établissements encore ouverts malgré l’interdiction! Même le redouté week-end de Pâques s’est bien passé, avec une baisse drastique des achats de billets de train et très peu de voitures sur les routes allemandes. Selon un sondage YouGov du début de semaine dernière, 44% des personnes interrogées souhaitaient la prolongation du confinement – elles sont plus nombreuses que celles qui en souhaitent la fin (32%). Les Allemands se disent très satisfaits de l’action du gouvernement, et les politiques dans leur ensemble forment une sorte d’union sacrée – les récentes tensions prévalant notamment à la CDU ont été mises sous le tapis le temps de la crise. Le chef des Libéraux (FDP), Christian Lindner, a bien tenté d’allumer un feu en affirmant qu’Angela Merkel infantilisait les Allemands et ne leur donnait aucune perspective dans cette crise, mais ses gesticulations n’ont reçu pour toute réponse qu’un silence embarrassé. Car pendant ce temps, selon le dernier baromètre politique effectué par la ZDF, la chancelière, qui, il y a vingt ans tout juste, prenait la tête de la CDU, dispose aujourd’hui de 80% d’opinions favorables.

(1) A sa demande, son prénom a été changé.