Le Sénégal, dont 95 % de la population est musulmane, a célébré ce 31 juillet 2020 la fête la plus importante pour la communauté islamique : la Tabaski, ou « fête du sacrifice » (également appelée Aïd el-Kébir). Mais cette édition 2020 a dû composer avec le Covid-19, qui, sans jouer les trouble-fête, a eu d’importantes répercussions sur la préparation mais aussi la célébration de la journée.

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Composer avec la nouvelle situation

Pas de prière collective cette année pour la famille Diop. Si, habituellement, celle-ci se fait à la mosquée dans la matinée avant le sacrifice du mouton, le patriarche a jugé plus prudent, vu le contexte, de l’accomplir à la maison, en famille. « Je suis âgé, donc je fais attention et limite les rassemblements », souligne Ndiaye Diop, septuagénaire dakarois conscient des risques. Si certains ont préféré prier à domicile, de nombreux croyants avaient néanmoins fait le déplacement dans les mosquées du pays, fermées au début de la pandémie puis rouvertes depuis la fête de la Korité (la fin du ramadan), le 23 mai 2020. Afin d’éviter la propagation, lavage des mains, port du masque et tapis individuels étaient de rigueur à la mosquée Massalikoul-Djinane de Dakar. Des procédures sur lesquelles les forces de l’ordre veillaient, à la différence des mosquées de quartier de plus petite taille où les mesures barrières n’étaient pas toujours respectées.

De nombreux déplacements, mais des invitations limitées

Bien que le ministre de la Santé et de l’Action sociale, Abdoulaye Diouf Sarr, ait appelé les Sénégalais à éviter les voyages entre régions, car « la Tabaski est un moment propice à la propagation de la pandémie », les déplacements ont été importants, la fête étant un moment privilégié de retrouvailles familiales, l’occasion notamment pour les Dakarois de retourner dans leurs villages d’origine. Partagés entre l’importance de cette célébration et la réalité sanitaire du pays, ils ont dû composer avec la situation, à l’image de René-Karim Ndiaye : « J’ai l’habitude d’inviter mes amis chrétiens chez moi, mais cette année je ne veux pas prendre de risques, ni pour eux ni pour ma famille », indique ce vétérinaire également éleveur de Mbao, dans la banlieue de Dakar. Invitations limitées, mais aussi visites réduites au strict minimum au cercle familial et aux amis proches. Les ménages ont donc largement réduit leurs sorties ce jour-là, alors qu’il est de coutume d’aller rendre visite à ses voisins, amis et autres connaissances pour présenter ses v?ux. Les enfants profitaient également de la soirée pour réclamer leur « ndeweneul » (étrennes) dans le quartier. « Cette année, au lieu d’aller sonner chez les voisins, c’est la famille qui leur donnera. C’est plus sûr ! » rapporte la fille de M.Diop, Aïcha.

La générosité et le partage toujours de mise

Une tradition n’a cependant pas dérogé à la règle : une fois le mouton égorgé et découpé, une large part a été conservée pour être distribuée aux plus démunis, ainsi qu’à l’entourage, notamment aux chrétiens. « Pour la Korité, nous ne l’avions pas fait car la peur du virus était plus présente, mais cette fois l’habitude a été maintenue. Ça fait partie de la fête. Même si nous n’avons pas eu le ngalakh (bouillie préparée par les chrétiens à Pâques et offerte aux musulmans) à cause du Covid-19, on va quand même leur donner du mouton ! » plaisante Aïcha Diop.

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Les éleveurs fortement impactés?

Les répercussions du Covid-19 se sont fait ressentir bien avant le jour J, au moment de l’achat du mouton. « Cette année était particulière : il y a eu un rush pour l’achat des moutons avec une première vague de ventes 15 jours avant la Tabaski. Les gens avaient peur qu’il n’y en ait pas suffisamment », développe le Dr Ndiaye. Chaque année, la question de savoir s’il y aura suffisamment de moutons se pose, mais cela a particulièrement été le cas en 2020. Avec le Covid-19, les frontières ont été fermées, empêchant le pâturage des troupeaux et limitant l’entrée sur le territoire de moutons maliens ou mauritaniens, comme c’est habituellement le cas. « Le ministère a créé un fonds pour soutenir les éleveurs en région en les aidant avec des aliments subventionnés, à défaut de pâturage », explique-t-il. La fermeture des « loumas », les marchés hebdomadaires, pour limiter la propagation, a aussi eu de fortes répercussions sur ces éleveurs, qui avaient ainsi plus de difficultés à écouler leurs bêtes.

? malgré une large fourchette de prix

Malgré tout, les besoins, entre 750 000 et 800 000 têtes, ont été comblés, mais c’est autant d’explications pour justifier l’augmentation des prix de vente des moutons. « Nos moutons sont vendus entre 125 000 et 1 million de francs CFA (entre 190 et 1 524 euros) cette année, contre une fourchette comprise entre 80 000 et 1 million 400 000 (entre 122 et 2 134 euros) les années précédentes », détaille Mamadou Ndiaye, de la bergerie Wakeur Sangabi. Certains, trouvant ces prix « un peu exagérés », ont fait le choix d’acheter leur mouton en région. « J’en ai acheté un à 100 000 francs CFA (152 euros) par l’intermédiaire de mon cousin à Matam (nord-est du Sénégal). À Dakar, il aurait coûté 175 000 francs CFA (267 euros) », argumente Younousse, trentenaire dakarois, avant d’ajouter qu’« il y a sûrement plus de ménages qui n’ont pas pu s’acheter de mouton que l’année dernière ». Le pouvoir d’achat des consommateurs a en effet été affecté par la dégradation de la situation économique.

Au lendemain de la Tabaski, il y aurait plus de 150 000 moutons invendus (dont 60 000 à Dakar), selon Dame Sow, directeur de l’élevage. Selon lui, les éleveurs sont inquiets et s’interrogent sur les remboursements des prêts souscrits pour la période? Pour limiter les dépenses, Younousse, lui, pense déjà à acheter dans le courant de l’année un mouton à élever pour la prochaine Tabaski, comme une famille sur trois dans le pays.

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