La coopération entre les deux bêtes noires de l’administration Trump permet à Téhéran de récupérer de l’or et à Caracas de palier les défaillances de son industrie pétrolière déliquescente.

«Pirates des Caraïbes.» Mardi matin, plusieurs titres de presse iraniens ont repris la formule, et la ligne, de Téhéran à propos d’un nouveau contentieux qui s’annonce entre la République islamique et les Etats-Unis. Il est à nouveau question de pétrole et de tankers, mais la scène ne se joue pas dans le golfe Persique. Car la cargaison de gazole emportée par cinq navires a pour destination le Venezuela, autre pays producteur soumis à des sanctions américaines.

Vu de la Maison Blanche, toute l’affaire ressemble à un cauchemar : les deux bêtes noires de l’administration Trump se prêtent main-forte dans le secteur pétrolier, qui était justement la cible prioritaire de Washington pour faire tomber le président Nicolás Maduro à Caracas et obtenir un résultat assez flou à Téhéran (que le régime se comporte «normalement»).

«Possible confrontation»

Selon l’émissaire américain pour le Venezuela, Elliott Abrams, Caracas paye en or l’Iran, qui en a particulièrement besoin tant l’économie s’est dégradée sous l’effet de la pression maximale américaine. En échange de quoi, Téhéran l’aide à remettre sur pied son industrie pétrolière, d’après l’analyse de Washington, voire lui fournit directement du carburant.

Les cinq tankers en route, qui appartiennent à des compagnies nationales ou détenues par l’Etat iranien, ont rempli leur soute fin mars au port Shahid Rajaee de Bandar Abbas, dans le détroit d’Ormuz (ces installations portuaires ont été victimes d’une importante cyberattaque israélienne début mai, d’après le Washington Post, sans qu’un lien n’apparaisse à ce stade avec la cargaison pour Caracas). Les bateaux ont ensuite longé la péninsule Arabique, passé le canal de Suez, traversé la Méditerranée et seraient maintenant en Atlantique, d’après l’entreprise spécialisée dans le suivi maritime, TankerTrackers, qui a révélé l’affaire. Le média d’opposition vénézuélien en exil, la Patilla, affirme que le premier cargo doit arriver à bon port le 22 mai.

Dès jeudi, un officiel américain a fait savoir anonymement que les Etats-Unis cherchaient un moyen de réponse. Et samedi, une agence de presse iranienne assurait avoir des informations sur le déploiement de quatre navires de guerre américains dans les Caraïbes en vue d’une «possible confrontation avec les pétroliers iraniens».

«Piraterie»

Tempête à Téhéran : l’ambassadeur suisse, qui représente les intérêts des Etats-Unis, a été formellement convoqué, et le ministre iranien des Affaires étrangères a carrément écrit au secrétaire général de l’ONU. Dans ce courrier, le très diplomate Mohammad Javad Zarif prévient que toute action de la marine américaine serait «illégale et (constituerait) une forme de piraterie» et menace à demi-mot les Etats-Unis, qui seront tenus responsables «des conséquences».

L’été dernier, un épisode similaire avait opposé les deux Etats. Un pétrolier iranien avait été saisi à Gibraltar par le Royaume-Uni à la demande des Etats-Unis, qui soupçonnaient le brut d’être destiné à la Syrie de Bachar al-Assad. Quelques jours plus tard, les Gardiens de la révolution, armée parallèle qui ne répond qu’au Guide suprême, avaient arraisonné un tanker britannique dans le golfe Persique et capturé les marins, arguant d’une enquête en cours sur une collusion avec un bateau de pêche. Ils seront libérés peu après que la Cour suprême de Gibraltar a ordonné de relâcher l’Adrian Darya 1, qui s’est ensuite dirigé vers les côtes syriennes.